samedi 9 novembre 2013

Gravity : les zozos de l'espace

Sandra Bullock fait psshht pshht dans l'espace et joue à saute-moutons entre les stations spatiales. George "what else" Clooney fait trois vannes et disparaît. C'est bien les hommes, ça.

Caméra virtuose, lit-on un peu partout. C'est bien le problème. De la virtuosité à défaut de talent. Le vrai cinéaste ne montre pas, il suggère. Et le problème de Gravity est qu'il montre tout. Le gros plan d'une tête coupée en deux, merci pour la classification "grand public" au passage. Une pluie de débris spatiaux chuinte crescendo comme l'attaque d'un Pokémon. Est-ce cela, l'exactitude scientifique tant célébrée ? Une station chinoise gronde même dans le vide, comme la clim' du Bambou Impérial, le restau au coin de la rue (formule Buffet Bonheur à 9 euros 50).


Suspens inouï, a-t-on dit. "Inouï" n'est sans doute pas le mot tant ce film prétend nous surprendre à coups de décibels. Souligner l'action en faisant passer la bande son de 10 à 100 décibels en une milliseconde est précisément ce que l'on ne fait pas quand on maîtrise l'art du suspens. Le procédé est non seulement éculé, il est malhonnête. La vraie angoisse est un sentiment de l'intime. N'importe quel gamin de 5 ans sait faire sursauter son monde en tournant le bouton de l'ampli de Papa. Mais si l'on peut baffer le morveux, on regrettera de ne pas pouvoir se rendre sur le champ à Los Angeles pour engueuler les frères Cuaron.

Quand Alfonso Cuaron ne joue pas avec le potentiomètre, il a l'idée géniale de nous faire subir un sombre magma sonore pompé sans doute sur Qui veut gagner des millions, quand l'invité se délite sous le regard de Jean-Pierre.

Mais ce n'est pas son dernier mot. Pour les scènes sans action - il y en a, notamment quand Sandra Bullock (qu'est devenue sa verve de Demolition Man ?) médite sur sa fin prochaine - Alfonso (je suis sûr qu'il ne m'en voudra pas de l'appeler par son petit nom) a déniché une petite mélopée intimiste qui n'est pas sans rappeler Caramelli et ses violons gluants - à moins que ce soit la bande son de Intouchables, cette autre prestigieuse catastrophe industrielle du 7e art.

Gravity est donc dans tous les sens du terme un film du vide. L'hommage à Kubrick, quand l'héroïne reprend son souffle en position fœtale, laisse songeur : "J'ai cru voir glisser sur une fleur une longue limace" aurait pu soupirer Cyrano depuis un Empire de la Lune.

Pourtant les scènes où Sandra Bullock découvre les stations spatiales désertées auraient pu donner un autre sens à ce pensum galactique. L'incroyable bordel des lieux abandonnés, les saletés de machines qui s'emballent et qu'il faut rappeler à la raison par une taloche, la faillite technologique qui s'installe alors que sombre sans rémission l'illusion d'un progrès irréfragable - voilà qui aurait pu donner une toute autre dimension à cette guirlande de poncifs survitaminés.

Mais voilà, Alfonso n'a pas pensé explorer ce filon fertile et ce virtuose de la chose filmée a accouché d'un machin tape-à-l'oeil et désespérément creux.

Où allons-nous si même l'espace respire le kitsch ? En tout cas, certainement pas au cinéma.

dimanche 27 octobre 2013

La fresque du Pont National

Les grandes découvertes, dit-on, sont parfois le fruit de l'imprévu. J'eus l'occasion d'en faire l'expérience en empruntant le Pont National pour tenter d'échapper aux bouchons du périphérique parisien. A l'horizon surgit alors une peinture gigantesque, occupant toute la façade d'un immeuble. M'approchant de la chose je pus contempler une étrange et intimidante figure : le portrait démesuré d'un homme à la coiffure carrée et vêtu d'un costume impeccable. Son fin sourire soulignait une petite moustache.

Une publicité, mais pour quel annonceur ? Non, cela devait être autre chose. Mais alors quoi ?

Le regard bienveillant de l'homme ainsi représenté ne parvenait pas à dissiper le malaise provoqué par cette fresque aux dimensions staliniennes.

La fresque vue depuis la voiture

La petite moustache surtout intriguait. Pour quelle raison avait-on jugé bon de peindre sur un mur parisien un symbole si détestable, dans une ville qui ne cesse de rappeler les horreurs de l'Occupation ?

Pareille question ne pouvait demeurer sans réponse. Je revins sur le Pont National pour mieux examiner la fresque. Je découvris qu'elle surmontait une légende. Mon espoir d'en savoir plus fut vain : elle était rédigée en caractères arabes. Le mystère demeurait entier.

Les énigmes nous travaillent à notre insu. La question sans réponse de la fresque du Pont National, logée quelque part dans mon esprit, appelait une explication cohérente qui échappait à toute tentative d'élucidation.

Et un jour je compris. La phrase en arabe, bien qu'indéchiffrable, était la clef du mystère. L'homme à la moustache carrée représentait la force brute des dictatures musulmanes. En pleine effervescence des pays du Maghreb et du Proche-Orient, le portrait soulignait avec finesse la filiation idéologique de certains despotes locaux avec les deux plus grands totalitarismes du XXe siècle. Le symbole évoquait le grand mufti de Jérusalem, Mohammed Amin al-Husseini, allié historique d'Adolf Hitler. D'autres auraient pu songer à Hafez el-Assad qui recueillit  Alois Brunner, ou à un Saddam Hussein idéologiquement proche des soviétiques. L'allégorie dénonçait les liens du terrorisme palestinien avec Ceausescu et Tito ; le succès des rééditions de Mein Kampf en Turquie et dans plusieurs pays arabes ; la Charte du Hamas avec sa référence au Protocole des Sages de Sion.

Le visage protecteur du Big Brother n'était qu'ironie et appel à l'insoumission. La petite moustache prenait alors tout son sens. Et je me félicitais alors de la clairvoyance des promoteurs de la fresque, qui tranchait heureusement avec les initiatives bobos et consensuelles auxquelles la Mairie de Paris nous a tant accoutumés. Enfin du mordant, du parti-pris, et un soutien sans équivoque aux défenseurs de la liberté assorti d'une référence pertinente à l'histoire contemporaine. N'est-ce pas le moins que l'on puisse attendre de Paris, phare de la liberté universelle ?

Mais j'avais tort. La vérité était tout autre, bien plus simple et prosaïque.

Bien des jours plus tard je tombais par le plus grand des hasards sur un article expliquant l'affaire. Le visage, contre toute attente, est bien réel. C'est celui du Tunisien Farhat Hached, syndicaliste et personnalité politique assassiné en 1952. La peinture a été réalisée par l'artiste DaBro. Seul mon esprit tortueux a voulu y déceler une intention ironique.

place-farhat-hached-paris
Image tirée du site http://www.tekiano.com/ness/politik/7429-mardi-30-avril-inauguration-de-la-place-farhat-hached-a-paris-.html

Certes, l'initiative relève d'un soutien affirmé aux démocrates de tous horizons, en Tunisie et au-delà, ce en quoi je n'étais pas entièrement dans le faux. Mais pourquoi diable a-t-on pour cela tenu à reproduire un style de propagande si détestable, que l'on aurait cru disparu à tout jamais de notre continent ?

Et je m'interroge : faudra-t-il attendre encore six décennies avant d'affirmer l'intolérable qui se déroule en ce moment même dans le monde arabo-musulman ? Soutenir la liberté soixante ans après les faits, la belle affaire. C'est aujourd'hui que la Syrie agonise. Ce pays mérite mille Guernica sur mille façades parisiennes.

Quand tous les pays de cette région crient chaque jour leur douleur, l'on voudrait tant que nos représentants s'engagent sans ambiguïté au côté de ceux qui là-bas luttent pour les droits fondamentaux : le droit à une vie privée dont nul ne saurait contester les orientations souveraines ; à l'éducation, des femmes en particulier ; à la liberté d'expression - ce qui inclut naturellement la possibilité légale de critiquer les religions.

L'on rêve d'un salon du livre, à Casablanca ou au Caire, où Swift, Voltaire et Salman Rushdie seraient mis à l'honneur.

Mais ce n'est qu'un rêve. Aucun nom d'homme politique ne s'impose à notre esprit quand nous évoquons cette perspective. Nous le constatons, hélas, avec un indicible effroi.


samedi 20 juillet 2013

Différents trains (Noces de neige)

A propos de "Noces de neige", dernier roman de Gaëlle Josse (Editions Autrement, Paris, 2013). Attention, ce commentaire dévoile certains aspects-clefs du récit.

Différents trains




L'homme joue-t-il à son insu un rôle déjà écrit ? Feint-il de croire en sa liberté tout en étant le jouet de forces qui le dépassent ?

"Les événements racinent profond en nous, c'est tout un réseau souterrain qui se développe avec le temps. Notre existence est façonnée par ce que nous avons vécu, par les événements qui nous ont portés, construits ou défaits à jamais. Un fait qui paraît anodin peut se répercuter à l'infini, comme les ondes concentriques se propagent à la surface bien après que la pierre jetée dans le lac a disparu" (p. 148).

Ainsi s'exprime, non sans maladresse, Philippe Barberi dans le dernier chapitre du livre. Ce personnage a décidé de faire venir de Moscou Irina, une jeune Russe, en se faisant passer pour un jeune homme bien comme il faut. Un mensonge. Mais ce chapitre nous apprend que sa conduite n'est pas liée à un besoin malsain de tromper, ni à des entreprises interlopes. Non, Philippe Barberi ne dirige pas un réseau de prostitution et n'est pas lié à la pègre. En vérité, il a peur des femmes et ne peut avancer qu'à visage masqué. En nouant contact sur internet, bien protégé par sa carapace numérique, il s'est fabriqué un avatar à la mesure de son désir de séduire ; Enzo est jeune, sportif, travailleur, beau. Le stratagème a fonctionné. Irina emprunte le train qui la déposera après plusieurs jours de trajet dans la ville de Nice. Là, Philippe espère se dévoiler petit à petit et peut-être substituer son image à celle du virtuel Enzo auprès de sa nouvelle compagne.

Cet homme que l'on devine avancé en âge se dit conscient d'un traumatisme originel qui lui rend si difficile le contact avec les femmes. L'histoire de son arrière-arrière-grand-tante Mathilde, défigurée par une rivale et morte vieille fille, l'obsède. Ce drame hante toute son existence, depuis l'enfance, car "on demeure plus ou moins l'enfant que l'on fut, il me semble." (p. 147)

Barberi se déclare donc névrosé, étant incapable de surmonter les traumatismes de la petite enfance, eux-mêmes symptômes d'une névrose familiale. Ce n'est pas tout : il est pleinement conscient de cette maladie mentale et de son origine. Dès lors, le papa-gâteau en manque affectif, qui se décrit avec une certaine complaisance dans ces dernières pages, suscite chez le lecteur un effroi indéfinissable. La raison sans doute aux arguments présentés pour justifier son comportement, mais qui pourraient tout aussi bien justifier les pires actions. Se définissant comme le jouet de forces immémoriales - le traumatisme de Mathilde remonte à 1881, quand le récit de Barberi date de 2012 - le narrateur inscrit son comportement dans un destin qu'il s'imagine déterminé par un trauma.

Or avoir foi en un avenir déterminé par le poids du passé, par le "sens de l'histoire" ou tout autre idéologie procède d'une approche si réductrice qu'elle annonce souvent les pires catastrophes. Un destin déjà tracé réclame des prophètes et des martyrs pour parfaire son accomplissement. Et l'homme démuni de son libre-arbitre est une bête : à la fois conscient de son état humain et de l'immunité que lui confère sa bestialité. L'instinct est le destin et le destin se justifie par la nature même des choses. Chez Zola, la Bête humaine se termine par l'épouvantable course à l'abime d'un convoi ferroviaire lancé à pleine puissance sous la pulsion mortifère de Jacques Lantier.

Irina sauvée ? Sans doute. La rencontre avec le "bel Enzo" transformé comme dans un épouvantable cauchemar en vieux et névrosé Philippe était fondée sur un mensonge si grand qu'elle courait à l'échec. Éprise pendant le voyage du très méthodique Sergueï elle ne saura rien du jeune homme qui était censé l'attendre à Nice, ni de l'artifice de leur relation numérique.

Sergueï, reponsable et animateur du long trajet entre la Russie et Nice, séduit et étonne. Qu'y a-t-il du cliché russe en lui ? Il ne boit pas, n'est pas paresseux, fait preuve de patience et d'ouverture d'esprit. Dans le roman de Gontcharov, il serait bien plus proche du mi-Allemand Stolz que du lymphatique et exaspérant Oblomov, ce personnage emblématique vautré sur un sofa en attendant que le monde vienne à lui pour l'entretenir d'affaires qui l'ennuient.

Le nouveau couple - bien réel, mais si désincarné - se forge en échappant aux conventions étouffantes du chemin de fer, avec ses rites, ses fêtes obligées, ses hommes chargés de la surveillance, son itinéraire minuté et ses étapes incontournables. Le rail est le mode de transport le moins libre qui soit ; il faut bien tromper par le divertissement et l'étiquette tout un monde bel et bien captif. Les passagers, pris en charge pour le moindre aspect de leur séjour ferroviaire, sont infantilisés dans le confinement d'un espace clos. Dans le roman de Gaëlle Josse, deux d'entre eux en viennent aux mains pour des peccadilles quelques heures avant l'arrivée (voyage de 2012) alors qu'en 1881 Anna Alexandrovna laissait libre cours à sa barbarie. Car Mathilde, l'ancêtre de Barberi, a été défigurée par la jeune Anna Alexandrovna dans le train qui ramenait la grande famille russe à Saint-Pétersbourg. A l'issue du voyage, les voyageurs apprendront aussi l'assassinat d'Alexandre II. La sauvagerie de l'attentat anarchiste envers un tsar certes brutal mais également réformiste - on lui doit l'abolition du servage - préludait déjà aux insupportables années de terreur que devait bientôt endurer la Russie. Leur effet est encore visible au 3e millénaire. En liant la violence des deux événements (l'agression contre Mathilde et l'assassinat du tsar) l'auteur du roman pose, comme nous l'avons évoqué, les conséquences d'actes bien au-delà de leur contexte, et évoque implicitement leur tendance à persévérer dans l'être. Mais il y a plus. Le geste de l'adolescente souligne le portrait d'une société en déliquescence, pétrie de tromperies et de faux-semblants et que l'argent et le progrès technique ne rendent pas meilleure. Ce paradoxe de la modernité ne s'est certes pas éteint avec l'extinction des "hivernants" russes en Côte d'Azur.

La nouvelle de Gaëlle Josse, en donnant la parole à Anna Alexandrovna un chapitre sur deux, croise habilement les histoires de l'adolescente fin de siècle et d'Irina, en deux récits-miroirs qui marqueront à jamais l'avenir des protagonistes. La prison du remords pour Anna répond au fol espoir d'une liberté improvisée pour Irina. Seule l'introspection de Barberi permettra de lier les deux récits au-delà des faits de voyage.

Un livre assez court, ce qui est salutaire, et très habilement conçu. Dommage que le style si uniforme semble refuser toute mise en contexte. Est-ce à dessein ? Les passages écrits et parlés se présentent d'une façon identique, avec leurs énumérations un peu agaçantes. Anna Alexandrovna ne s'exprime pas comme une adolescente russe des années 1880, quand les personnages de Dostoïevski s'embrassaient en pleurant à tout bout de champ, mais plutôt comme une jeune fille actuelle. Plus étonnant encore peut-être est l'anachronisme de ce récit où la prétention historique n'est pas absente, qui donne à entendre la Valse de l'Empereur quelques années avant sa composition (1889). Mais pourquoi la noblesse russe aurait-elle autant apprécié une partition écrite en honneur de François-Joseph et de Guillaume II d'Allemagne, quand le baron Von Derwies célébrait à Nice même tout ce que la musique slave avait de meilleur, grâce à son célèbre orchestre symphonique privé ? Les soirées de Valrose étaient alors courues par toute la noblesse russe réfugiée en Côte d'Azur.

Ces quelques petits défauts documentaires ou omissions historiques auraient pu être évités avec une bibliographie plus solide, ce qui ne retire rien à la sincère et appréciable habileté avec laquelle ce récit nous est offert.

Alain Chotil-Fani, juillet 2013

mardi 9 avril 2013

Kim Jong-Un, et après ? Scénarios pour demain

En ce moment, les nombreux commentaires sur l’effervescence militariste de la Corée du Nord se terminent toujours par des considérations rassurantes. Kim Jong-Un ? Un pitre. Les bruits de bottes ? De la poudre aux yeux. Une guerre ? La Corée du Nord n’en possède pas les moyens. Bref : un conflit n’est pas pour demain. 

Tout optimiste qu’elle soit, cette conclusion laisse un goût amer. En Corée du Nord, faut-il le rappeler, des millions d’hommes sont soumis à un régime terrifiant. Penser que la posture actuelle de ce pays n’entraînera rien de sérieux est un scandale. Car le statu quo est en soi une perspective cauchemardesque : un peuple entier restera asservi dans des redoutables conditions.

Dès lors nul démocrate ne saurait se satisfaire d’un retour à la paix froide. Aussi est-il assez étrange de constater l'absence de tout commentaire sur une hypothétique mais vraisemblable chute de la République populaire démocratique de Corée. Pourtant l’histoire récente nous prouve que les dictatures communistes, comme toutes les autres, sont mortelles.

Voici donc quatre scénarios sur la possible fin de Kim Jong-Un.

Premier scénario : la Révolution de Soie

Sous son assurance d’apparat, le régime se sait condamné. L’économie nationale est exsangue, l’industrie périclite, des famines démesurées s’annoncent, une guerre signerait la fin de tout avenir.

Les autorités gouvernementales choisissent de déposer Kim Jong-Un et entreprennent une timide libéralisation du pays. Les effets sont immédiats : les points de passage vers le voisin du sud sont pris d’assaut. L’armée, décontenancée, renonce à faire usage de la force et finit par ouvrir la frontière.  Un gigantesque vent d’espérance souffle sur le pays. Chaque soir, des foules immenses envahissent pacifiquement les villes, réclamant la liberté. Le gouvernement est débordé : l’état communiste s’effondre définitivement.

Les goulags et prisons politiques sont ouverts. Les journalistes occidentaux affluent en masse et rapportent des témoignages hallucinants sur les tortures, les privations, les modes de rééducation des récalcitrants. L’on découvre une mortalité infantile effroyable. Les asiles de véritables mouroirs.

Les programmes guerriers et les liens avec diverses formes de terrorisme à travers le monde sont révélés. Ce pays à l’agonie et dévasté par l’idéologie possédait pourtant un pouvoir de nuisance considérable.

En France, Jean-Luc Mélenchon, piqué au vif par les remarques de Jean-Michel Apathie sur RTL, martèle que « le régime Nord-Coréen n’avait rien à voir, ni de près, ni de loin avec l’idéal communiste, dont il était une monstrueuse perversion ».

Les anciens apparatchiks tentent de négocier leur impunité en échange du renoncement à la répression. Ils finiront par être jugés lors de procès retentissants. Kim Jong-Un lui-même sera condamné à la prison à vie.

Corées du Sud et du Nord sont enfin réunifiées. Mais le coût de la reconstruction est tel que l’économie sud-coréenne est à la peine et devra chercher des financements au Japon, en Chine et aux Etats-unis. Les ex-ressortissants du Nord sont indéfectiblement marqués par leur existence passée. Certains experts estiment que seul un renouvellement de la population permettra à la longue d’envisager une véritable réunification dans les esprits.

Le Nord gagne la liberté et découvre les conséquences de cette liberté : tout devient à construire là où auparavant l’Etat encadrait le moindre aspect de l'existence. Dans cette attente, la misère existe toujours, le chômage explose, le coût de l’aide sociale pose un problème de premier ordre au nouveau gouvernement. Des partis extrémistes apparaissent, réclamant un rappel aux responsabilités du « Bien-Aimé Kim ».

Deuxième scénario : la Révolution de palais

Au cours d’un déplacement officiel de routine, Kim Jong-Un et son épouse Ri Sol-Ju entendent des cris de haine venus de la foule. Des caméras filment la réaction incrédule du dirigeant. Ces images seront vues et commentées par le monde entier.

Les plus proches conseillers du dignitaire l’encouragent à se protéger de cette poignée de provocateurs impérialistes. Le couple présidentiel est aussitôt exfiltré vers un lieu sûr.

L’on apprendra plus tard le décès brutal de Kim Jong-Un et de sa femme. Les circonstances ne sont pas claires : certains évoquent un banal accident de la route alors que la rumeur populaire accrédite plutôt l'hypothèse d'une embuscade de partisans. La photo des corps est rapidement rendue publique et diffusée à grande échelle.

L’Assemblée Populaire Suprême proclame la fin de la dictature. Le peuple nord-coréen fête sa libération alors que des violences éclatent un peu partout dans le pays. Des factions de l’armée s’opposent au nouveau régime et cherchent à installer un successeur dans la lignée du défunt dirigeant. Dans plusieurs villes, des militaires tirent sur la foule. Les morts se comptent par centaines. Des rumeurs prétendent que des activistes d’Al-Quaïda perpétuent la terreur en menant une guérilla secrète et cruelle.

Face au risque de "restauration", un gouvernement d’union nationale prend les rênes du pays. Il s’engage dans la voie d'une pacification générale afin d’assurer une transition vers un régime à l’économie de marché. Le terrorisme cesse, divisant les observateurs sur sa nature véritable.

La communauté internationale appuie ce gouvernement transitoire en dépit de certaines réserves. Les ONG déplorent des atteintes aux droits de l’homme : milices plus ou moins officielles, justice inféodée aux politiques, élections truquées. Les démocraties parient cependant sur l’avenir d’un pays en voie de libéralisation. En dépit de ses défauts, il se façonne un destin qui rendra possible une future réunification. De généreux programmes d’aide sont votés par la communauté internationale.

L’ouverture au marché engendre l’apparition d’une classe de milliardaires privés : hommes d’affaires, journalistes, industriels se partagent des sommes gigantesques. Certains nouveaux riches achètent hélicoptères et Bentleys. Une mafia coréenne fait son apparition, étroitement liée aux structures du pouvoir. Le pays devient une vaste zone de non droit. Parmi les plus grands décideurs du pays l’on retrouve des anciens apparatchiks du temps de Kim Jong-Un, officiellement reconvertis.

De grands hôtels low-cost poussent comme des champignons. Le pays se couvre de casinos. L’industrie du tourisme sexuel et de la drogue devient florissante. Eva Joly regrette sur Twitter que ce pays ait « troqué le despotisme contre la dictature du billet vert ».

La Corée du Sud protège ses frontières contre cet état corrompu. L’idée même d’une réunification devient absurde.

Troisième scénario : guerre civile et russification

Un mouvement de rébellion armée s’empare de plusieurs portions du territoire. Kim Jong-Un répond par la force en donnant l’ordre à ses militaires d’écraser ces « révoltés de carnaval ».

Les rebelles sont d’origine diverse : déserteurs de l’armée régulière et civils partisans sont semble-t-il appuyés par une aide logistique étrangère. Ce mouvement se définit comme « nouvelle UNPIK » (United Nations Partisans Infantry Korea), en référence à l'unité de combattants anti-communistes pendant la guerre de Corée.

Une longue guerre civile s’empare du pays. Chaque camp accuse l’autre de massacres, sans que la victoire ne se dessine. La propagande officielle annonce prendre des avantages majeurs sur les insurgés qui répliquent à leur tour en propageant sur les réseaux sociaux des photos commentées de leurs opérations de résistance.

La communauté internationale se réfugie dans l’attentisme, par peur des représailles d’un pouvoir toujours muni de la force atomique parmi, dit-on, d’autres armes de destruction massive.

Bernard-Henri Lévy fustige dans un éditorial du Point la passivité et l’égoïsme des pays libres face au drame nord-coréen. Bernard Guetta, sur France Inter, lui répond indirectement que « si implication étrangère il devait y avoir, ce serait d’abord pour aider la Syrie à faire tomber Bachar [El Assad] ».

Sans porter des coups décisifs, la rébellion affaiblit suffisamment le pouvoir pour soustraire à son autorité plusieurs provinces. Le sort bascule quand, à la surprise générale, les forces armées russes pénètrent en Corée par la minuscule frontière nord, large de moins de 20 kilomètres.

L’intervention russe « pour raisons humanitaires » a été décidée au « nom du droit d’ingérence ». Elle est efficacement soutenue par les forces partisanes. L’armée de Kim Jong-Un s’effondre et le siège de Pyonyang n’est qu’une formalité. Les « Spetsnaz », Forces Spéciales russes, sont accueillies en libératrices dans la capitale. Le palais présidentiel est pris d’assaut. Là seront découverts les corps de Kim Jong-Un et de Ri Sol-Ju. Une autopsie ordonnée par les libérateurs ne pourra pas infirmer ou confirmer la thèse du suicide.

Lors d’un voyage dans la « Corée libérée » maintenant sous la férule d’un de ses protégés, Vladimir Poutine suscite une vaste controverse en évoquant le « regard de la Russie éternelle tourné vers Port-Arthur », en référence au conflit russo-japonais de 1904-1905.

Quatrième scénario : US high-tech

Une escadrille de drones américains surprend Pyongyang à l’aube et détruit en quelques minutes tous les palais et monuments de la capitale. Kim Jong-Un tente de répliquer par la force mais les rares sites militaires encore intacts sont rendus impuissants par l’usage d’armes à impulsions électromagnétiques (IEM).

Ce qui reste de l’aviation militaire nord-coréenne se réfugie en Chine, alors que l’infanterie lève les bras pour signaler sa reddition aux drones qui sillonnent le ciel.

Kim Jong-Un fuit à l’étranger. Un gouvernement de salut provisoire est mis en œuvre sous l’égide des USA, avec pour mission d’entreprendre la réunification avec le Sud.

Plusieurs pays protestent officiellement contre « l’aventure néo-coloniale d’Obama » : Chine, Russie et Venezuela renvoient leur ambassadeur américain. La France de François Hollande ne condamne pas mais « regrette » que l’intervention ait été décidée « unilatéralement » sans caution du Conseil de Sécurité de l’ONU. La Corée du Sud « prend acte avec joie » de la libération de ses frères du Nord et met en place un agenda des discussions avec les représentants de l’autre Corée.

L’opinion publique occidentale est partagée entre le soulagement d’un dénouement somme toute anodin – l’arme nucléaire tant redoutée a fait long feu – et les critiques de « l’option militaire » des Etats-unis. Plusieurs médias d’envergure nationale, dont la chaîne franco-allemande Arte, évoquent l’usage d’armes prohibées, dont les effets sur le populations civiles apparaîtront à moyen ou long terme. Certains activistes appellent de leurs vœux « un nouveau Bradley Manning » pour rendre publics les documents top secrets au sujet des « pratiques génocidaires états-uniennes ».

L’afflux de Nord Coréens à Séoul engendre des réactions de rejet. Une manifestation sur le thème « chacun son kimchi » (nom d’un plat typique) réunit plusieurs centaines de milliers de personnes. Un groupe de musique local provoque un buzz planétaire sur YouTube avec son clip « Reste derrière ton 38 », en allusion au 38e parallèle qui sépare toujours les deux Corées.





mercredi 6 février 2013

La Roumanie face à son histoire


Le dernier livre de Lucian Boia, « Pourquoi la Roumanie est-elle différente ? » , pose le constat consternant d’une société en panne. Plus de vingt années après la chute du Mur, la Roumanie reste à la traîne de l’Europe, s’épuise dans des jeux politiques compliqués et, en dépit de sa pauvreté, peine à mettre à profit l’aide financière internationale.

La question de la différence roumaine ne touche donc pas ici les coutumes, les arts ou les institutions, domaines qui définissent l’essence même de la diversité des pays. Il s’agit d’autre chose, beaucoup plus grave et profond. Au contraire des autres pays européens - sauf peut-être la Bulgarie - la Roumanie demeure résolument rétive aux processus qui permettraient à l’État de fonctionner tant bien que mal. Ses ressortissants sont répartis en une myriade de nationalités qui, prises ensemble, ne forment pas une société civile. Les nationaux Roumains eux-mêmes offrent un spectacle désolant d’où nul projet collectif n’a pu émerger pendant les deux décennies de l’après-Ceauşescu. Si bien qu’aujourd’hui, l’éventualité même d’une réponse politique au douloureux et chronique dénuement de ce territoire se pose avec acuité.

Venu d’un étranger, ce questionnement serait mis sur le compte d’une insupportable arrogance. Mais l’auteur est lui-même Roumain, diplômé d’histoire et parfaitement conscient du cours des événements. C’est en historien qu’il s’efforce d’élucider les causes de la situation actuelle. Il est courant, et juste, d’incriminer le bilan désastreux des années communistes. Pourtant tout ne remonte pas au coup d’état soviétique de l’après guerre. Le retard de ce pays trouve son origine dans un passé plus lointain encore. Lucian Boia pose un regard sans concession sur les épisodes qui ont construit la Roumanie au fil des siècles, quand bien même cette révision remettrait en cause un roman national bien trop éloigné du réel. Démêler les mensonges du passé pour enfin construire l’avenir ? Pourquoi pas. Mais n’est-il pas trop tard ?

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Une histoire avec un vide. Que s’est-il passé en Roumanie entre la conquête romaine sous la férule de Trajan, au début du deuxième siècle, et le quatorzième siècle ? Cette province ne produit aucun texte, pas le moindre document, n’érige ni cathédrale, ni forteresse. Boia s’interroge : en 1300, les pays voisins sont des empires organisés. Et quand la Renaissance fleurit ailleurs en occident, c'est le Moyen-âge qui commence en Roumanie. L’année où première université du pays est fondée, celle de Prague est déjà active depuis un demi-millénaire.

L’approche de Boia déconstruit ligne après ligne la mémoire officielle du pays. Une certaine histoire attribue à ce peuple une origine antique, pure et prestigieuse. Et pourtant non, les Roumains ne descendent pas des Romains, restés trop peu de temps dans ce territoire pour en assurer le peuplement. Non, les Roumains ne descendent pas de la civilisation des Daces (l’équivalent de nos Gaulois). Sous ce terme générique se retrouve un ensemble disparate de peuplades, qui ne formaient certainement pas une vaste société organisée. Alors, de qui descendent les Roumains ? Surtout des Slaves, répond Boia, tant les mélanges avec les populations environnantes furent nombreux et répétés au fil des siècles. La pureté originelle n’est qu’un mythe.

Mais alors, cette romanité tant célébrée, qui fait de la Roumanie une « île latine dans un océan slave », selon une formule aussi célèbre que fausse ? Elle existe, sans aucun doute ; mais la latinité roumaine est pour bonne mesure une invention du XIXe siècle. L’Occident était un modèle, il fallait être absolument moderne. La langue était certes déjà romane mais pas autant qu’aujourd’hui : on y incorpora un grand nombre de mots français. L’alphabet cyrillique fut remplacé par le latin. La mode vestimentaire renonça aux influences orientales. De cette manière la Roumanie souhaitait échapper à sa nature profonde, celle d’un peuple orthodoxe et en cela proche des Bulgares, des Grecs et des Russes.

Ce déni des racines s’accompagne d’une situation géographique délicate. Ce territoire voit déferler depuis des temps immémoriaux des empires étrangers. Selon les âges, ces voisins belliqueux se nomment turcs, serbes, hongrois, autrichiens ou russes. Les seigneurs roumains restent de petits souverains dont le pouvoir ne se mesure pas à ceux des nations des alentours. Et de fait, ils se mettent au service de l’une ou de l’autre, au fil des nécessités du moment. De là provient le retard pris par la région, jamais constituée en un état cohérent et écartelée par la rivalité de maîtres locaux. C’est pourquoi les grandes cités médiévales qui attirent les touristes dans la Roumanie moderne (Sighişoara, Sibiu, Braşov…) sont toutes l’œuvre d’étrangers, sans exception. Les Roumains n’ont pas été des bâtisseurs.

La situation des élites n’arrange rien. Même à l’époque moderne elles restent confidentielles. Qui à l’étranger connaît les artistes roumains du XIXe siècle ? Seuls de rares érudits savent même le nom d’Eminescu, le grand poète romantique national. Cette époque d’ouverture et d’indépendance invite, faute d’élites locales, des créateurs étrangers. Ils viennent surtout de France, tel Albert Galleron qui édifie la belle salle de concert Athénée, devenu symbole de la capitale.

La Roumanie donne enfin au XXe siècle donne au monde des intellectuels d’une autre trempe. Voici le temps de Tristan Tzara, Emil Cioran, Mircea Eliade, Eugène Ionesco, Constantin Brâncuşi ou George Enesco. Leur art touche enfin à l’universel. Mais tous deviennent célèbres à l’étranger, loin de leur berceau.

Sans véritable tradition intellectuelle, la Roumanie est une forme sans fond. L’apparence de modernité cache toujours un important retard de développement. De là découle, selon Boia, une instabilité étatique qui a longtemps décontenancé les étrangers. L’auteur évoque les nombreux renversements d’alliances du siècle dernier. Le pays commence la Grande guerre du côté de la Triplice pour finir dans le camp des vainqueurs. Alliée de la France entre les deux guerres puis alignée sur l’Axe, la Roumanie change une nouvelle fois de camp en 1944.

Comment un pays si inconstant dans sa ligne et dans ses accords peut-il posséder la moindre crédibilité ? s’interroge l’écrivain. Certes, les menaces étaient terribles. Mais elles l’étaient aussi en Finlande et en Pologne, dont l’histoire a retenu le persévérant héroïsme. Une histoire qui pèse aujourd’hui dans le crédit accordé à ces pays, et dans la défiance envers les gouvernants roumains.

« Le sabre ne tranche pas le cou baissé ». Le proverbe roumain exprime l’attitude d’un peuple au fil des âges. Le puissant est aussi bien le seigneur étranger qui vient piller la région que le baron local. Une population habituée à se soumettre s’accommode d’un homme fort. Boia insiste sur ce point. Ceauşescu ne fut possible qu’à cause de cette appétence pour un guide suprême. « Chaque société récolte ce qu’elle mérite », écrit-il. L’expression bien que polémique traduit sa théorie : un Ceauşescu ailleurs qu’en Roumanie était impensable. La nature même du pays a rendu possible un tel exercice du pouvoir autour d’un seul homme.

Le pouvoir absolu du régime n’explique pas à lui seul la consternante facilité avec laquelle Ceauşescu fut scrupuleusement obéi. La Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Pologne, bravèrent l’autoritarisme et en payèrent le prix. Pas la Roumanie. Imagine-t-on l’état communiste polonais entreprendre la destruction systématique des églises, sous le regard impavide du peuple et des autorités religieuses ? C’est pourtant ce qui s’est passé sous Ceauşescu. Un massacre planifié du patrimoine fut accompli sans susciter la moindre protestation. Les autorités orthodoxes ne dirent rien. Cette frustration immense et muette engendra peut-être la terrible explosion de la Révolution roumaine, quand partout ailleurs la chute du communisme fut relativement pacifique.

Ainsi Boia retourne-t-il les termes d’une analyse fréquente. Le pays ne paye pas seulement aujourd’hui le désastre communiste. Son retard était déjà considérable auparavant. C’est à cause de lui que cette idéologie politique, dans sa pire incarnation, celle d’une dynastie comme seule la Corée du Nord en connaît encore, a pu s'établir et déployer ses maléfices.

La transition post-communiste est interminable. Mais s’agit-il vraiment d’une transition ? Ne faudrait-il pas plutôt parler d’un vague état de non-droit dans lequel prospèrent corruption et clientélisme politicien, sans réel projet d’avenir ? La floraison démocratique n’a pas eu lieu. En Roumanie, la perestroïka a réussi : la main-mise d’un petit groupe sur un pays à l’économie capitaliste. Encore aujourd’hui, les héritiers de l’époque maudite conservent les leviers du pouvoir.

Les ordures qui débordent dans la capitale comme dans les campagnes les plus charmantes, les files d’attente où prospère la resquille, la route qui méprise piétons et petites voitures sont des incivilités courantes. On ne les subit pas, il est vrai, qu’en Roumanie. Mais c’est peut-être le seul pays d’Europe où elles ne suscitent pas de réaction indignée. Le sens du scandale semble là-bas inexistant, parce que la règle tacite est claire. La loi du plus fort. Voilà le malheur de ce pays. L’absence de conscience collective engendre une action politique sans consistance et sans ambition, si ce n’est celui de travestir la réalité pour complaire à l’Europe tout en piétinant le bien commun.

La question des Roms, douloureusement importée en Occident et presque toujours mal formulée, vient de là. Un état responsable poserait, avec le sérieux et l’humanisme que ce dossier réclame, les bases d’une réflexion rationnelle. Cela passerait par un projet d’avenir réaliste et civilisé. Une feuille de route déclinerait les moyens à mettre en œuvre afin de prévenir les crises et apaiser les passions. Il s’agirait, en un mot comme en cent, de faire de la politique. Le sujet exige constance, scrupules, objectivité, application stricte des lois et bienveillance.

Comment imaginer qu’une stratégie de l’instant, démagogique et clientéliste, puisse apporter une réponse à ce problème chaque jour plus préoccupant, à la fois pour les familles nomades et pour leurs hôtes ? Le débat – pour employer un terme flatteur - souffre aujourd’hui de cette mise en perspective. Il faut ajouter à cela un malentendu persistant autour du mot « roumain ».

Les Tziganes ne sont pas des Roumains. Les Tziganes sont des Roumains. Les deux phrases sont exactes, mais chacune d’un point de vue différent. Les Français pensent à la citoyenneté : est Roumain tout ressortissant de Roumanie. Pour les Roumains cependant, la nationalité prime, et il ne saurait être question d’assimiler entre elles deux cultures si différentes. Tant que ces points de vue réciproques et également valables ne sont pas compris de part et d’autre, le sujet déjà épidermique par nature ne saurait être instruit avec la sérénité requise.

Les Tziganes de citoyenneté roumaine ne sont donc pas, quoi qu’il en soit, un symbole de la nation roumaine. Mais quel serait donc ce symbole ? L’une de ces splendides cités anciennes de Transylvanie ? Elles ne sont pas davantage liées à la culture roumaine que les Tziganes. Un personnage historique ? Le vampire Dracula est une invention de Bram Stoker, écrivain irlandais. Selon un sondage réalisé dans le pays, les trois personnages les plus aimés de l’histoire roumaine sont Etienne le Grand, le roi Carol Ier et Klaus Johannis, maire de la ville de Sibiu. Un Moldave (Boia prend soin de distinguer Moldaves et Roumains) et deux « Allemands ».

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Ce livre a été écrit sous le choc de la crise politique de l’été 2012. On en a peu rendu compte en France, quand les médias préféraient s’indigner de la politique menée par Viktor Orban dans la Hongrie voisine. La situation roumaine est pourtant alarmante. Traian Basescu, le président en titre, ancien capitaine de marine sous Ceauşescu, a failli être destitué par une coalition soucieuse de préserver sa main-mise sur le pays. Ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas ici d’une querelle entre gauche et droite, mais entre deux coteries opportunistes. Il est difficile de démêler les dessous des cartes, mais au moins pouvons-nous observer que l’actuel président, malgré tout ce qu’on aura pu lui reprocher, a encouragé la justice au lieu de l’entraver. Or la justice est la dernière chose souhaitable pour une bonne part des cadres du pays. De là les cris d’orfraie du camp adverse et la tentative de destitution.

Il m’arrive de sursauter en lisant les titres de la presse internationale : « Victoire de la coalition sociale-libérale en Roumanie ». Je me félicite brièvement (qui n’est pas séduit par un programme à la fois social et libéral ?) pour aussitôt me renfrogner. Cette coalition réunit des écoles de pensée archaïques. Et malsaines : c’est sous l’égide du Parti Social Démocrate, l’une de ses composantes, que furent organisées les répressions musclées des années 90, à renfort de milices de mineurs transportés à Bucarest pour réduire au silence les étudiants avides de liberté. Le temps a passé mais les idées, et parfois même les hommes, sont les mêmes.

Quel devenir pour une nation en perdition ? Une monarchie constitutionnelle aurait pu fonctionner, avance Boia. Un roi comme gage de stabilité, au-dessus d’une effroyable mêlée politique. La solution sonne anachronique. Elle ne l’est pourtant pas moins que dans d’autres pays européens qui ne paraissent pas en souffrir outre mesure. La reconnaissance tardive des crimes communistes n’a pas lancé le débat sur les structures de la société roumaine, continuatrice à bien des égards du régime condamné. Abjurer la dictature aurait dû en toute logique éprouver le bien-fondé des institutions actuelles. Cela n’a pas été envisagé. On peut le comprendre : défaire l’œuvre communiste, c’était aussi mettre en question la légitimité de la République, fondée après guerre par un coup d’état soviétique. La tâche aurait certes été immense, douloureuse et délicate, au vu des intérêts particuliers qu’il aurait fallu combattre. Mais peut-être était-ce là le prix à payer pour sortir d’une longue nuit hantée par les spectres de Marx. L’Union Européenne aurait-elle infailliblement soutenu ce processus démocratique ? On veut le croire même si, hélas, le doute est là.

En refermant le livre de Boia, l’on se prend à redouter l’effondrement prochain, et sous nos propres yeux, d’un pays européen bâti sur de trop fragiles fondations. Ne détournons pas le regard : cette faillite serait aussi celle de l’Europe.

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« De ce e România altfel ? », par Lucian Boia, Editură Humanitas (Bucarest) 2012, ISBN 978-973-50-3867-0-X

mardi 21 février 2012

La voix du monstre


[Je prends la décision de publier ce texte dont je ne partage évidemment pas les terribles conclusions. L'on se référera à la postface qui suit pour comprendre mes raisons]

Et après on dira que je suis un monstre ! Je ne veux que le bonheur de l’humanité. La formule sonne creux, je le sais. Que l’on m'accorde pourtant ce crédit. J’ai passé beaucoup de temps à scruter le fond de mon âme. Pendant des années, j’ai observé, j’ai écouté mes contradicteurs, ai soupesé leurs arguments. Je pense avoir touché à une sagesse véritable, simplement en laissant dire et en jaugeant, par mon simple intellect, les multiples ramifications du débat. Je les ai explorées avec grand soin, allant au bout de chacune d’entre elles, prenant acte des impasses pour mieux privilégier les chemins vertueux. Je ne suis pas un homme de mal, le racisme est étranger à mes sentiments. Aussi loin que je m’enfonce dans les profondeurs de mon esprit, je n’y trouve que bienveillance et foi en l’avenir. Que l’on m’entende ; et que l’on veuille bien m’indiquer où je déraisonne, si cela est avéré.

Prenons conscience de l’époque. Commençons par l’essentiel. L’humanité réalise l’un de ses plus anciens rêves : la suffisance alimentaire. Cela n’a l’air de rien, sans doute. Il y a pourtant assez de nourriture pour nourrir tout le monde. Mieux encore, jamais l’homme n’a disposé de tant d’aliments, malgré une croissance démographique sans précédent ! Un être humain naît et il est assuré d’avoir son pain quotidien jusqu’à la fin de ses jours.

Le vieux Malthus est bien enterré, avec ses théories bancales. Le gaillard croyait que si les hommes croissaient plus vite que les champs cultivables, on irait vers un monde de pénurie. L’idée avait du sens. Mais elle a fait faillite le jour où Liebig a sorti sa première conserve. Et Malthus a rejoint la cohorte des prophètes de malheur aux principes enjôleurs et faux : une belle collection en vérité, avec celle des utopistes de toutes obédiences, théoriciens d’un homme désincarné dont ils ne connaissaient que la froide description dans les encyclopédies. Faut-il s’étonner si leurs thèses se sont toujours fracassées sur le mur impavide de la réalité ?

Que vais-je manger ce soir ? Et demain ? Et le reste de ma vie ? Cette idée fixe a été la seule question que se sont posés nos ancêtres, simiesques ou modernes, chaque jour de leur vie pitoyable, de l’aurore à la nuit glacée. C’est pour manger que furent inventés l’agriculture, l’élevage, la cueillette et la pêche. C’est pour manger que des civilisations entières commencèrent une migration de plusieurs siècles, traversant sur des moyens de fortune continents, océans, isthmes et cordillères. C’est pour manger que furent fondées les cités, avec leurs lois et leur police. Un simple lopin cultivable à volonté ou, mieux encore, basse-cour avec quelques volatiles, était promesse de bonheur.

En vérité, qui s’en soucie à présent ? Certes, on meurt encore de faim. Que l’on me fasse crédit de penser que je ne l’ignore pas. Mais cette situation n’a rien à voir avec celle de toutes les générations précédentes, pour lesquelles se nourrir ne dépendait que des intempéries ou de la furtivité du gibier. Aujourd’hui les affamés sont les victimes d’une politique, pas de la nature inamicale. Oui : seuls les pouvoirs qui confisquent la nourriture et se détournent du bien-être commun affament leurs ressortissants. Si l’on meurt de faim, ce n’est pas que la pitance fait défaut comme autrefois, c’est que certains refusent qu’elle soit disponible. Hier, la famine était l’ordinaire ; maintenant elle ne relève que d’une volonté politique. Spéculer sur le ventre vide de leurs sujets a toujours été la manie des despotes.

Cela me divertit toujours d’entendre mes semblables songer au temps où il faisait bon vivre. Pourquoi pas l’époque médiévale, avec ses châteaux forts où l’on se prélassait auprès de gentes dames au son des troubadours ? La belle farce, en vérité. Au Moyen-Âge une simple rage de dents pouvait vous mener au cimetière. Une prolifération bactérienne, une infection, un abcès qui gangrène et adieu. Pas de médicaments pour endormir la douleur ou combattre les microbes : la souffrance vous faisait languir du repos éternel, qui arrivait bien assez vite. Vous parlez d’un âge d’or ! Et sans parler des sinusites, appendicites ou autre douleurs articulaires qui vous menaient au trépas au terme d’un long supplice.

Car nous savons soigner les caries, certes, mais aussi une grande partie des affections malignes que des charlatans entendaient guérir par l’imposition des mains, les imprécations à la Lune ou l’exhibition de colifichets religieux. On appelait trompe-la-mort ceux qui déjouaient les pièges de la maladie, par simple chance statistique ou robustesse de constitution. « Trompe la mort » ! Je ne sais pas locution plus explicite : vivre, c’était duper la camarde. Et nous voilà tous à notre insu des trompe-la-mort, qui ne souffrons pas le néant à cause d’une grippe ou d’un panaris mal soigné ! L’espérance de vie n’a jamais été aussi grande. Elle est plus importante que l’an passé. Elle progressera encore l’année qui vient. A cet égard, comment implorer les temps jadis ?

Et comment blâmer le monde moderne de nous rendre la vie si aisée ? On peine à se souvenir qu’un Jean-Sébastien Bach a fait quatre cents kilomètres à pied pour entendre la musique d’un maître qu’il admirait. On imagine le temps qu’il a fallu à un homme pour simplement écouter un autre homme. Aujourd’hui, l’affaire se résume à une paire d’heures. Que dis-je ! bien moins encore, tant les moyens de transport sont efficaces. Mais pourquoi diable se déplacer ? La culture est partout, à chaque coin de rue – et ce n’est certainement pas une facilité de langage que de l’affirmer. Seule une certaine paresse intellectuelle nous empêche d’aller creuser le filon des arts qui nous émerveillent. Un Bach moderne aurait accès à une masse de savoir qui ne suffirait pas à combler mille existences, sans même faire un pas hors de chez lui. Ne faut-il pas se réjouir qu’aujourd’hui la culture et l’éducation soient si naturellement accessibles – si l’on me passe ce mot ?

Pourtant le monde n’est pas beau. Il n’est pas beau dans maints de ses aspects ; nos modèles de partage, de médecine et de culture se craquèlent sous les assauts des autres. De ceux-là qui n’ont pas dans l’idée de partager ces idéaux. De ceux qui se complaisent dans une semi-animalité qui entrave l’achèvement du règne humain. L’histoire nous démontre que la moitié du genre humain a toujours voulu exterminer l’autre moitié. Il nous appartient, à nous qui défendons la civilisation, de nous garder des coups de nos agresseurs. N’avons-nous pas suffisamment donné ? Combien de guerres, d’attentats ou d’invasions cauteleuses faudra-il encore souffrir avant de rendre les coups ?

Que faut-il faire ? Privilégier l’éducation ? On a pu y croire. J’ai vus de tels malheureux, enfants, arrachés à leurs familles. On a voulu casser les codes – les rites familiaux, les superstitions imbéciles et les mœurs claniques de leur milieu – avant qu’il ne soit trop tard. Prévenir le handicap à la base. J’ai côtoyé sur les bancs d’école ces gamins basanés au regard matois. Et puis un jour, plus personne. Le drôle s’était envolé. Il était retourné chez lui, dans la crasse de sa tribu, à se former au vol organisé ou à la prostitution. Oubliées, les leçons d’arithmétique, l’éducation civique ou les récitations aux pieds graciles. Au désarroi des belles âmes, le salutaire effort d’instruction s’achevait en navrante déroute. La leçon s’établissait d’elle-même : on ne peut pas sortir quelqu’un de sa culture. On s’en félicite ou on le regrette, qu’importe. C’est ainsi.

Il m’arrive de croiser encore de tels individus en marge de la société. Ils sont en ville, semblant poser leurs pas au gré d’une flânerie inoffensive. L’expérience m’a appris qu’il n’en est rien. Ils sont en repérage. Leur meute se déploie autour d’un badaud. Ils savent où est son argent et comment s’y prendre pour le récupérer. Une bousculade, une main baladeuse et quelques gestes vifs pour éberluer le quidam désemparé. Un à gauche, deux à droite, hop chacun de son côté, adieu portefeuille, personne n’a rien vu.

On comprend les gamins fugueurs. A quoi sert l’école quand il suffit de savoir s’y prendre ?

J’en croise d’autres près des zones de passage. La femme mendie, un gosse dans les bras. Son accoutrement déchiré s’orne de fétiches stupides : contre le mauvais œil, la maladie, la faim. Pas loin de là, le souteneur surveille la scène. De temps à autre il crache ostensiblement une coulée verdâtre.

Exhiber des gosses ou expectorer des glaires ne les dérange pas. C’est leur monde. Croyez-vous que leur expliquer le sens des réalités humaines, de l’exploitation des plus faibles et des règles élémentaires d’hygiène y fasse quelque chose ? Pensez-vous que leur amour de l’irrationnel fétichiste ou divin soit remis en cause par les preuves de la science ? Ce qui pour nous relève de l’évidence même, ou de l’éducation la plus minime, se révèle impossible à faire entendre. Leur monde n’est pas le nôtre.

Une nouvelle fois je ne juge pas. Ces personnes sont liées à une civilisation qui a ses caractères propres, immondes comme admirables. Mais le fait est qu’elles entrainent l’humanité vers le bas. Elles pervertissent nos modes de vie. Elles introduisent leurs miasmes dans nos habitudes délicates. Elles remettent en cause, par leur seule existence, notre raison d’être même. Voulons-nous d’un monde sans médecine, sans culture et sans partage ? Devrons-nous renoncer aujourd’hui – alors que le rêve millénaire de l’humanité touche au but ! – aux fruits de cette longue bataille ? Il me semble que la perspective de cette réalisation historique peut justifier certaines décisions. Douloureuses je le conçois ; mais l’histoire n’est-elle pas émaillée de massacres en tout genre, sans considération d’époque ou de lieu ? Que serait un dernier ajustement à la marge à côté des monceaux de cadavres du passé, sans même parler des millions de victimes de simples maladies ?

Vous êtes choqué ? Alors, je réclame une réponse honnête. Quand je coince l’un de ces beaux-penseurs si soucieux de la vie humaine, je lui mets sous le nez tel article historique qui revoit à la hausse le nombre de victimes de la peste noire médiévale. Jamais je n’ai vu mon interlocuteur fondre en larmes. Un million de morts de plus, et alors ? Tout ce que j’obtiens, c’est une moue désabusée. « Comment cela ! » ai-je alors coutume de dire. « Vous pérorez sur la valeur imprescriptible de l’homme, professez que l’existence de nos semblables est la valeur cardinale, et voilà que vous haussez les épaules devant cette terrible annonce ? Quelques millions d’êtres humains morts en plus, voilà qui devrait vous plonger dans l’affliction, vous atterrer et vous faire méditer sur l’achèvement prématuré de ces existences. Et vous vous contentez de prendre note ! Ce soir vous regagnerez votre maison et poursuivrez vos petites occupations domestiques comme si de rien n’était. Est-ce cela, le comportement d’un ami des hommes ? Belle philanthropie en vérité, qui confine à la plus belle hypocrisie ». Voilà ce que je dis ; on n’a jamais su me reprendre sur le sujet. L'humanisme est trop souvent une imposture. L'on ne voit pas pourquoi ce qui se passerait aujourd'hui serait intolérable à ce point, alors que le même phénomène passé aux temps médiévaux ne scandalise personne. En vérité, au-delà d'une certaine ampleur, l'événement relève de l’ordre des chiffres et des experts, pas de celui des passions.

Je fais appel à la raison. Nous avons échoué à civiliser des cultures sclérosées dans leur crédulité. Pourquoi y réussirait-on demain, quand l’effort a déjà été si important et si infructueux, on se le demande. Encore essayer nous coûte en temps et en argent. N’avons-nous pas d’autres taches à privilégier pour le monde demain ? Cependant, l’heure tourne. Notre société s’effondre. Le péril est dans la demeure.

Je ne suis pas un monstre. Il est possible aujourd’hui de fabriquer des fluides instantanément mortels. Je suis en pleine forme, une simple respiration, et je ne suis plus. Rien ne n’est réellement passé. On m’a dit qu’il existe même des éthers à l’odeur si attirante que les candidats au suicide se pressent ! Maupassant en parle quelque part. Pourquoi faire souffrir ceux qui ont eu la malchance de ne pas naître comme nous, je vous le demande un peu. Non, le nettoyage doit être ferme, rapide et définitif. Cette dernière étape nous libérera des entraves à l’épanouissement de la société du partage, du savoir et de la culture. Enfin débarrassée des poids morts qui l’encombraient, la civilisation de la raison, adossée au moteur fertile de la science, prendra un essor qui aurait fait frémir d’envie nos grands ancêtres.

Je sais que ces dernières phrases me feront considérer comme un dangereux criminel de masse. On me l’a déjà dit. Mais que cela ne soit pas un obstacle. Que vaut ma réputation face à l’enjeu ? Y a-t-il dans ce qui précède un seul énoncé, une seule idée qui ne soit pas dicté par un rêve d’idéal ? Mais j’en réponds. Vous voulez un bouc émissaire, je serai celui-là. Ne vous en déplaise, je serai dans quelques siècles le plus grand bienfaiteur qui ait jamais existé. La rédemption passe par mon sacrifice. Au fond de moi j’y vois clair. Je suis bon.


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Postface – de l’amour au génocide



Des hommes deviennent des criminels de masse tout en professant leur humanisme. Il est tentant de traiter ces êtres de stupides, mais un simple regard sur les faits démontre que l’explication, pour commode qu’elle soit, ne suffit pas. En réalité nous avons souvent affaire à des gens de haute société, cultivés, amateurs d’art et de choses raffinées. Le constat est dérangeant : un esthète peut agir en monstre.

Le personnage qui s'exprime dans ce texte est un homme du XXe siècle ou du début du XXIe, mais sa philosophie date du XIXe. J’ai pris soin de ne pas le rendre datable avec précision : on n’y trouvera pas d’allusion aux antibiotiques, à la télévision, à la seconde guerre mondiale ou à l’URSS. Son époque pourrait être celle de Bernard Shaw qui pressait les savants de « découvrir un gaz humanitaire qui cause une mort instantanée et sans douleur, en somme un gaz policé - mortel évidemment - mais humain, dénué de cruauté ». C’était en 1933, année par ailleurs symbolique.

Une obsession récente ? Pas réellement. Dès 1849, Friedrich Engels souhaitait l’extermination des « peuplades slaves », des Basques et des Bretons, entre autres. Trois années plus tard, Karl Marx appelait à « l’extinction des créoles français et espagnols, ainsi que des peuplades moribondes, les Tchèques, Slovènes, Dalmates ».

L’on se demande comment des esprits si soucieux du bien-être commun ont pu écrire de telles horreurs. La raison est qu’ils concevaient la fin de l’histoire comme une prophétie. Le but était scientifiquement défini et le progrès y menait sans le moindre doute. Mais pour hâter son avènement, il fallait sacrifier les petites nations. Des sacrifices sans plaisir de tuer, pour précipiter l’âge d’or. L'omelette somptueuse valait bien que l'on cassât quelques œufs.

Je me suis laissé influencer, sans doute, par une nouvelle de Borges intitulée Deutsches Requiem et par les personnages du film La Corde, d’Alfred Hitchcock. Dans Lolita, Vladimir Nabokov réussit un admirable tour de force. Le personnage central, pour répugnant qu’il soit, nous étonne par son esprit. Nous sommes partagés entre admiration et nausée. J’ai enfin entendu, comme tout un chacun, les détails du carnage perpétré par Anders Breivik.

Comment un être fier de sa rationalité peut-il devenir un monstre ? Le point crucial, où tout bascule vers la justification du massacre, demeure une énigme. J’en propose ici une approche. Le monde moderne s’est bâti sur le rejet des superstitions et la connaissance du réel. La médecine a pris son essor quand la pierre philosophale a rejoint l’étagère des curiosités. Dieu est mort et nous sommes devenus lucides. L’honnête homme ne peut dès lors échapper à ce terrible questionnement : la lucidité est-elle mortifère ?



vendredi 18 novembre 2011

« Les nouveaux maîtres du monde » : une critique

Sauf à vivre en ermite, nul n’aura échappé aux multiples évocations de la banque Goldman Sachs à travers la presse depuis le début de la crise. L’homme de la rue n’a vraisemblablement pas le temps et les connaissances lui permettant de suivre les péripéties économiques auxquelles cette banque est liée. Or, depuis quelques jours, une vidéo intitulée « Les nouveaux maîtres du monde » tourne sur les réseaux sociaux. Elle parle de la banque américaine et de ses pratiques déshonorantes. On me l’a envoyée. Je l’ai regardée. Voici ma critique.



Un documentaire pour Canal+ de Jean-Luc Léon. Son titre : « Les nouveaux maîtres du monde ». Pas de point d’interrogation. L’intitulé de cette production de près de 50 minutes est révélateur : il ne s’agit pas de se poser la question de qui dirige le monde, mais de démontrer la thèse que cette administration est déjà opérationnelle, avec à sa tête Goldman Sachs.

Pourtant, la voix off du narrateur-enquêteur annonce vers la fin de la vidéo, à la minute 42 : « Sont-ils les maîtres du monde ? Non, ils sont juste les meilleurs, les meilleurs composants d’un explosif assez puissant pour faire imploser le système. ». L’alchimie d’un explosif capable d’une possible implosion est déjà risible en soi, si elle ne donnait le ton de ce long reportage brassant maintes paroles d’experts sans parvenir à en extraire une démonstration articulée. Et ce commentaire bien tardif vient à lui seul ruiner l’intitulé de la vidéo, ravalé au rang de fausse vérité. Sont-ils les maîtres du monde ? Oui, en accord avec le titre, car les informations du reportage tendent à le faire penser. Non, en contradiction avec le titre, car ce même reportage affirme explicitement l’inverse.

En réalité, cette vidéo mélange deux théories sans faire la part des choses, ce qui prive le spectateur d’une meilleure compréhension du dossier.

La première thèse est que la finance est pourrie. On ne parle pas ici de certains acteurs qui se comportent en criminels, mais bien « du système financier ». Le système est coupable de favoriser les voyous économiques, de les aider à imposer leur vision du monde, fondée sur le seul profit. Le capitalisme est en accusation, coupable d’exploiter les talents des ex-employés de Goldman Sachs pour diriger le monde. Pour le dire autrement, Goldman Sachs, plus puissant que les états, n’est que le résultat de ce « système » mauvais en soi, que l’on ne saurait réformer sans le détruire, puisque le système est devenu lui-même une émanation de Goldman Sachs. Combattre Goldman Sachs, c’est combattre l’état, militer contre le capitalisme.

La deuxième thèse est que Goldman Sachs a profité de l’absence de l’Etat pour prospérer, spéculer sans vergogne et mettre sa puissance financière au service de la corruption. Cette étreinte coupable entre le pouvoir économique et le pouvoir politique explique pourquoi la banque a pu échapper à la justice et sortira vraisemblablement indemne des charges qui pèsent sur elle. Combattre Goldman Sachs, cela passe par une réhabilitation de l’état, dont l’un des rôles est d’arbitrer les marchés et ne pas être partie prenante en vertu de la séparation des pouvoirs.

Tiraillé entre ces deux visions des choses, qu’il ne dissocie nullement au demeurant, le documentaire déçoit. On apprécie certes qu’il donne la parole à un « défenseur » de Goldman Sachs. Mais à quoi bon interroger un défenseur, sans lui poser les questions sur les pratiques spéculatives que l’on reproche à la banque ? Goldman Sachs serait à l’origine de la crise, nous dit-on ; Goldman Sachs entreposerait de l’aluminium pour faire baisser les cours : que dit la défense ? Et pourtant, si l’on tient un défenseur d’une cause, c’est bien pour lui soutirer des arguments en faveur de la cause qu’il défend, les examiner, les confronter aux faits et se faire une opinion.

Mais dans ce reportage, cette pratique est soigneusement évitée. Plutôt que d’examiner des points de vue, le journaliste blague gentiment sur la calvitie d’un interlocuteur. Est-ce pour le faire apparaître sympathique ? Quand les minutes sont comptées et le sujet si riche, la moindre des choses serait de profiter du temps imparti pour mieux informer le spectateur et non lui faire subir des blagues sans intérêt.

De même quand Pascal Canfin (député Europe Ecologie Les Verts, chose non mentionnée dans le reportage) est questionné, on aimerait voir interrogé cet élu sur ce qu’il compte faire. On peut dénoncer tant qu’on voudra les liens nauséabonds entre des hommes politiques et des organisations financières. Pourquoi pas ? On ne les flétrira jamais assez : qui ne partage pas ce sentiment de scandale ? Mais l’élu n’est pas un consommateur du café du commerce juste bon à s’indigner, pour reprendre un verbe à la mode. C’est un homme mandaté pour agir. Or de l’action politique, ici, il n’en est guère question.

L’animation de la 15e minute se veut-elle un hommage à Michael Moore ? On nous explique avec des petits personnages animés – on aurait aimé un exposé moins infantile – que des anciens de Goldman Sachs ont travaillé dans les gouvernements Clinton, Bush et Obama. Oui, mais on ne nous dit pas ce qu’ils ont effectivement réalisé. Certes, Paulson a sauvé les banques. Mais fallait-il les laisser s’effondrer ? Si on n’avait pas sauvé les banques, on aurait pu hurler à cette loi de la jungle que ce reportage dénonce avec fermeté. Mais on les a sauvées, donc on a aussi sauvé Goldman Sachs. Le piège se referme : quel que soit le choix politique, la vilenie capitaliste est mise en accusation. Une telle manière de raisonner est typiquement celle de l’idéologie : le réel n’a aucune espèce d’importance, les préjugés l’emportent.

Nous avons même droit à l’image élimée du « renard à qui l’on confie la garde du poulailler », pour souligner que certains ex-employés de Goldman Sachs ont été nommés à des rôles de gendarmes du marché. Au-delà de la formule, que s’est-il passé ? Ces personnes ont-elles réalisé leur mission ? Ont-elles failli ? Goldman Sachs a-t-il bénéficié d’un traitement de faveur ? On le ne saura pas. Le documentaire ne dit rien à ce sujet, quand son rôle est de présenter des faits. L’annonce de cette nomination suffit, semble-t-il, à discréditer l’ensemble du système financier. Quant à nommer un ex-banquier à un poste de régulation, on ne voit pas ce qui choque a priori : plutôt faire appel aux gens qui connaissent les dessous des affaires et les trucs du métier, qu’à des novices que l’on bernerait dans toutes les largeurs. Mais M. Léon ne nous dit pas quel genre d’animal il verrait pour protéger le poulailler, à moins qu’il n’emploie la métaphore animalière que pour désigner des individus qui lui déplaisent, suivant en cela une certaine pratique éprouvée du XXe siècle.

« Leur état d’esprit s’étend sur la planète tout entière », poursuit le commentaire avec effroi, alors que la Terre est recouverte de petites fourmis sortant en masse du repaire nord-américain. Et d’annoncer la liste des républiques bananières sous la coupe des anciens de la vilaine banque : le Canada, le Royaume-Uni, l’Union Européenne, le Nigéria. Et après ? Avec quelles conséquences ? On ne sait pas. Que des grands professionnels de la finance aient été employés par l’une des plus importantes banques, plutôt que par la Caisse d’Epargne du coin de ma rue, n’est un motif de surprise que pour les naïfs. Que certains d’entre eux se tournent vers la politique et se voient confier des responsabilités dans des gouvernements n’est pas non plus en soi cause de scandale. Ce qui serait scandaleux est que ces personnes continuent de servir Goldman Sachs en profitant de leur statut d’homme politique, au lieu d’accomplir leur mission publique.

Or de cela, nous ne saurons rien. Encore une fois le documentaire invite à extrapoler au lieu de présenter les faits. Si Mark Carney, en tant que gouverneur de la Banque du Canada, a cherché à « détruire l’économie », chose « plus rentable que de la soutenir », comme il est dit dans ce documentaire ; si M. Carney a versé des prébendes à son ancien employeur ; si M. Carney a spéculé contre l'aluminium ; si M. Carney a tissé des liens occultes avec un réseau formé d’autres dirigeants issus de Goldman Sachs ; si M. Carney, enfin, a manœuvré de manière à conforter Goldman Sachs dans son rôle de Maître du Monde, que cela soit annoncé sans détour. J’apprécierais que l’on me présente, soit des faits, soit des faisceaux d’hypothèses convergeant dans cette même direction, pour que je me fasse un avis éclairé. Or, rien n’est dit ici, sinon « Mark Carney, ancien de Goldman Sachs, est devenu gouverneur de la Banque du Canada. » Point. C’est tout. Cela est censé être le scandale.

A quoi bon continuer, parler de certains détails gênants - simulations d’applaudissements, conversation téléphonique reconstituée, accompagnement sonore tendancieux, sous-entendus d’un complot planétaire… ? L’exercice est inutile. Le documentaire donne la parole à des intervenants qui s’inscrivent dans deux familles de pensées opposées, sans même commencer à les ordonner, ajoutant ainsi plus de confusion que de lumière sur une affaire complexe. Il est intéressant de noter que le mouvement des Indignés new-yorkais procède de la même duplicité : alors que certains veulent mettre à bas le capitalisme, d’autres réclament une implication plus forte d’un l’état libéral affranchi des pressions financières.

A titre d’exemple, la déclaration du sénateur de Delaware, Ted Kaufman, à la minute 23. Son témoignage sur la relaxe de Goldman Sachs est du plus haut intérêt : la banque a pu procéder à des pratiques de voyou à partir du moment où le FBI s’est occupé de la lutte anti-terroriste, plutôt que du combat contre la délinquance financière. Si cette hypothèse était vraie, elle confirmerait admirablement la thèse de ceux qui déplorent la faillite de l’état dans ce domaine. Dès que les autorités baissent la garde, les pratiques scandaleuses apparaissent. Dommage que le documentaire n’ait pas su – ou voulu - exploiter ce filon fertile.

jeudi 3 novembre 2011

Les deux jeunes hommes et les incendiaires

Me promenant début novembre dans la cité des Rouges-gorges, je rencontrai Omar. Eh, l’ami ! lui dis-je. C’est justement toi que je cherchais, car il semble que tu aies été le témoin d’une conversation entre Rachid et Mustapha au sujet de l’incendie de Charlie-Hebdo, et je voulais savoir sur quoi avaient roulé les propos. Omar feignait à son habitude de ne point savoir de quoi je voulais parler, mettant dans cette réticence un prétexte à se faire prier. Puis il commença son récit en l'animant d'une ferveur sincère.


Rachid : Ainsi donc on a mis le feu à Charlie-Hebdo. Tu dois te réjouir, toi qui apprécies les mécréants, de cette publicité inespérée dont bénéficiera cette feuille de chou imbécile.

Mustapha : Ne soit pas cynique. Je n'aime pas que l'on se moque de ma religion, mais je pense être assez civilisé pour discerner ce qui relève de la satire des extrémistes plutôt que de la mise en boîte des simples fidèles. Il me semble que ce journal brocarde, à juste titre, ceux qui nuisent à notre foi. Nous les connaissons que trop bien, avec les multiples manifestations de leur obscurantisme, que l'on nomme Al-Quaida, charia, wahhabisme et tant d'autres. Ces gens-là ne peuvent s'accommoder de la liberté, parce que la liberté c'est aussi celle de ne pas entrer dans leur folie. Charlie-Hebdo en a été la victime.

Rachid : Tu vas un peu vite en besogne. Tout d'abord, l'enquête commence. Qu'il est commode de tout mettre sur le dos de nos frères de foi ! Je verrais bien dans cet attentat l’œuvre de provocateurs plutôt que de croyants. Qui a intérêt à faire passer l'Islam pour intolérant dans ce pays ? Réfléchis deux secondes et tu auras une belle liste de suspects. Ce ne sont pas les islamophobes qui manquent ici bas.

Mustapha : J'avoue ne pas saisir ce concept d'islamophobie. Critiquer l'islam est licite en France, comme dans tous les pays civilisés, n'est-ce pas ? Quant à vouloir nuire au message du Prophète, il est évident que les auteurs d'attentats se revendiquant de notre propre religion y parviennent avec une efficacité sans précédent. S'il existe des islamophobes, ce sont eux, et non les dessinateurs de Charlie.

Rachid : Tu persistes à imaginer que des musulmans sont les responsables de l'attentat. L'enquête est en cours, je le rappelle.

Mustapha : Tu as raison. Il n'empêche que la réaction de ceux qui nous représentent, ou qui se réclament de notre confession, nous rendent souvent complices objectifs de ce qui s'est passé. Lis la presse, Facebook, les commentaires des journaux en ligne. Je résume le discours : "c'est regrettable, mais ce journal ne l'a pas volé".

Rachid : Ce qui est la stricte vérité cependant. On n'insulte pas impunément un milliard de musulmans sans en supporter les conséquences. Or, dessiner le Prophète est un sacrilège. On pouvait l'ignorer dans ce pays, je l'admets, il y a quelques années encore. Mais le procès des caricatures aurait dû servir d'enseignement et éclairer les mécréants sur nos tabous. Il n'en ont pas tenu compte. Ce qui s'est passé est d'une logique imparable.

Mustapha : Ainsi donc tu préfères un salaud islamiste à un mécréant innocent ?

Rachid : Je crois en la communauté des croyants. L'Oumma réunit ceux qui ont embrassé la foi du Prophète. A ce titre, nous nous devons solidarité naturelle. Cette communauté nous donne une force sans égale. Le juste puissance de ceux qui ont choisi le chemin droit.

Mustapha : Permets-moi de ne pas te suivre sur ce terrain. Tout d'abord, ceux qui tuent des musulmans sont, hélas ! trop souvent des musulmans aussi. Quelle unité faut-il pour compter les morts ? La centaine de milliers, le million ? N'oublions pas ce qui s'est passé entre l'Iran et l'Irak, puis entre l'Irak et le Koweit ; les massacres en Syrie avec la ville de Hama pilonnée dans les années 1980 ; un certain mois de septembre en Jordanie, et les brimades quotidiennes subies de Jakarta à Rabat tous les jours que Dieu fait parmi tant d’autres affronts encore. La belle communauté que voilà ! Le chemin est peut-être droit, mais jusqu'à l'abattoir. Notre famille de pensée porte le massacre comme la nuée porte l'orage.

Rachid : Tu te crois sans doute fin en paraphrasant Jaurès. Fin et dans l'erreur. Ouvre les yeux. Nos propres batailles sont fomentées par les occidentaux. Qui a vendu des armes à Saddam ? Hafez el-Assad n'était-il pas un excellent client de Dassault ? Et Kadhafi même faisait miroiter l'issue d'un juteux contrat négocié par Sarko. Qu'il est aisé de donner des leçons quand on renonce à toute exemplarité !

Mustapha : Néanmoins, bien des nations sont armées sans posséder ce besoin farouche et jamais assouvi d'exterminer les peuples autochtones ou voisins. Je maintiens que cette lubie mortifère trouve sa trace dans un obscurantisme religieux dont on ne saurait exonérer l'Islam.

Rachid : Bien, avec de telles déclarations il ne te manque plus qu'à te déclarer apostat. On se demande bien pourquoi persistes à te réclamer d'une religion que tu juges si exécrable.

Mustapha : Pourquoi ? Parce qu’elle est aussi merveilleuse. Nulle contrainte en religion : je prends le meilleur et combats le reste. Je me garde de la tentation obscurantiste pour mieux cultiver sa tradition pacifique.

Rachid : Impossible. L'Islam est un tout.

Mustapha : Je te prends à ton tour à paraphraser Clemenceau. Non, mon ami. L'Islam ne peut pas être un tout ; ou alors, nous sommes tous perdus.

Dès lors, les deux amis ne dirent plus rien, et au bout d’un moment il se levèrent et rentrèrent chez eux, dit Omar. Ce dernier, comme à l’ordinaire après avoir assisté à une telle discussion, s’en fut prendre l’air à travers la cité des Rouges-gorges.

vendredi 29 avril 2011

Lettre d'un tortionnaire repenti

Monsieur le Président,


Vous savez qui je suis. N’importe si pour vos services je fus tantôt Radu Popescu, Iohann Moritz ou Harap Alb. Vous comme moi savons de quoi nous parlons, aussi prendrai-je le ton libre d’un adulte faisant usage de ses capacités intellectuelles et de sa mémoire, comme il se doit d’être en n’importe quel régime du monde libre – de cette sphère démocratique que vous dites défendre corps et âme, Monsieur le président.

Je suis sans illusion. Cette lettre, comme les autres qui l’ont précédées, risque de finir dans la corbeille à papiers. Me voilà parti comme à l’ordinaire pétri de bonnes résolutions, et dès que j’aurai une nième fois exposé les motifs de ma requête je n’aurai de cesse d’abjurer mes actions passées. Certains trouvent, dit-on, la catharsis par l’écrit. J’aimerais tant que ce soit mon cas.

Sans doute cela est-il possible pour l’homme ordinaire. Mais peut-on aspirer à une telle purification quand on porte dans sa chair le poids de l’histoire ? Jadis, mon passage à l’Ouest a permis aux démocraties de fabriquer de vigoureux anticorps contre l’infection marxiste. J’ai miné avec mes révélations tout le système communiste plus d’une décennie avant que le premier coup de pioche n’effleure même le mur de Berlin. Sans moi on l’attendrait encore, cette destruction libératoire. Ces dernières années, je suis l’homme qui provoqua l’invasion de l’Irak, à la recherche des armes de destruction massives. Qu’on ne les ait pas trouvées – ou plus exactement pas toutes trouvées – était parfaitement prévu. Vous le savez comme moi, j’avais moi-même conçu des programmes de destruction de masse, et je connais l’importance de préparer des cachettes solides pour de tels engins de malheur. Il n’est pas étonnant qu’elles soient introuvables, mais j’ai ma petite idée. Quoi qu’il en soit, sans ma parole d’expert, Saddam Hussein continuerait de parader, aurait peut-être rayé de la carte du monde quelques peuplades oubliées et se servirait d’Israël comme paillasson.

Mon travail intellectuel contribua à façonner le monde tel qu’il est aujourd’hui. Croyez-moi ou non, mais c’est ainsi. Sans moi, la politique internationale serait complètement différente. Je manque de modestie ? Mais je n’en ai cure. Seule la vérité m’importe, et du reste tout homme un peu informé peut confirmer mes assertions.

Croyez-vous que la certitude d’avoir rendu le monde meilleur rende ma vie sereine ? Je vécus, voyez-vous, toute ma jeunesse dans la Roumanie d’avant guerre. Temps heureux et indolents, sans aucun doute falsifiés dans mon esprit par l’insouciance de mon jeune âge, où la vie était rythmée par le pas nonchalant des chevaux et des vendeurs de journaux à la criée. L’on se pressait pour dévorer de croustillantes placintas de la calea Victoriei. Jean Moscopol faisait danser le beau monde, théâtres et festivals animaient tout le centre de Bucarest auréolée de sa réputation de Petit Paris.

Un concours de circonstances me fit connaître, jeune adulte, des autorités communistes. Ma mission était de surveiller de prétendus éléments subversifs. J’étais sérieux, fidèle, je savais rédiger des rapports. La politique ne m’intéressait pas. J’étais un bon client. J’étais honnête. Difficile à croire quand on se voue corps et âme à un régime aussi despotique, n’est-ce pas ? C’est pourtant la stricte vérité. Je n’avais aucune conscience politique. Le travail me plaisait, et mes employeurs me le rendaient bien. Sans y penser à mal, je grimpais les échelons. Un jour mon chef – un brave type un peu porté sur l’alcool mais qui avait le mérite de susciter la bienveillance de Moscou - me présenta à Mme Ceausescu. Je lui fis de l’effet : elle m’imposa comme sorte de conseiller occulte du pouvoir suprême. Désormais, tous les projets de surveillance du pays passaient par moi. Ou presque : je savais parfaitement être moi-même l’objet d’une surveillance des plus féroces.

Les secrets de l’Etat m’étaient ouverts. J’accompagnai Ceausescu chez Kadhafi. Je sus, longtemps avant le reste du monde, quelles armes de destruction massives étaient en préparation dans le désert de Libye. Je participais aux couvertures des groupuscules armés d’extrême gauche censés précipiter à l’Ouest la faillite du capitalisme à coup d’attentats, de prise d’otages et d’assassinats de grands patrons. Nous entraînions avec l’aide du camarade Tito des activistes palestiniens. Nos filières étrangères étaient efficaces : nous étions passés maîtres dans l’art de récupérer à notre compte des brevets sans débourser un sou ou presque. Les fournisseurs capitalistes devaient nous aider, détente oblige. Pourquoi ne pas en profiter ? A ce jeu-là, nous n’eûmes pas le moindre mal à exploiter la naïveté occidentale.

Je rigole encore de la joyeuse compagnie du camarade Lupescu, prenant des airs altiers pour singer le vieux De Gaulle. Comme nous avons ri à l’évocation de ces négociations de façade au sujet des brevets Renault ! Alors que nous affirmions notre admiration pour la vision politique du président français entrevoyant « de l’Atlantique à l’Oural » une Europe assez forte pour contenir la puissance américaine, nos agents s’infiltraient en sous-main dans les dossiers secrets du constructeur pour lui chiper son savoir-faire. Nous avons tout volé, sans rien payer. Les autorités françaises endormies par nos beaux discours n’y ont vu que du feu. Et Dacia a vu le jour. Chapeau bas ! [en français dans le texte]

Ce petit jeu bien rôdé aurait pu continuer longtemps. La passivité débonnaire des démocraties était notre fond de commerce. Mais je suis un homme, Monsieur le Président. Le souvenir des temps heureux de l’entre-deux guerres me travaillait. Mon statut ne faisait pas de moi un homme libre. Je voulais revivre l’époque sincère du bien-être. Travailler pour détruire le monde libre ne m’a jamais intéressé.

Un jour je partis. J’étais en mission à l’Ouest, je décidais d’y rester. Au pays, tout était resté en l’état : ma maison, mes affaires, mes voitures, mon violon. Ma famille. Toutes mes affaires furent détruites, l’on mit ma fille en prison.

Les Américains me recueillirent. Ils me questionnèrent très longtemps pour savoir si je n’étais pas une taupe. Il me suffit de lâcher quelques informations croustillantes pour qu’ils me croient sur parole. Je révélais combien leur système d’espionnage était infesté jusqu’à l’os par nos propres relais. Le ménage fut radical. Ils durent tout repenser de A à Z. L’Otan fut réformé. Ronald Reagan, convaincu que la détente n’était qu’un leurre, lança sur mes conseils le projet Guerre des Etoiles. C’est à partir de là qu’ils commencèrent à avoir le dessus.

La suite est dans les livres d’histoire. Après la faillite communiste, je projetais déjà de revenir m’installer dans mon pays natal. Mais vos prédécesseurs m’ont traité en pestiféré. Monsieur le Président, entendez-moi bien, je n’ai pas trahi mon pays. J’ai trahi les tortionnaires qui le dirigeaient. J’ai dit non quand d’autres s’accommodaient de la tyrannie. Combien ont eu ce courage ? Et j’ai abattu ce régime de cauchemar. Sans moi vous ne seriez encore qu’un pitoyable apparatchik sans avenir. Pardonnez cet éclat, mais que la vérité soit dite : JE NE SUIS PAS UN TRAÎTRE. Vous êtes du côté de la justice : j’attends votre amnistie.

Je suis revenu incognito au pays. Maudites retrouvailles. Bucarest, avec ses façades poussiéreuses et sa voirie éventrée, semble sortir d’un bombardement. Chaque lampadaire supporte un invraisemblable enchevêtrement de câbles. Reliés par dizaines, ils strient de leur noirceur la moindre vision du ciel. J’ai voulu retrouver mes semblables. Dans le tram l’on m’a bousculé sans ménagement. J’ai senti l’odeur sordide et caractéristique – mélange d’humeurs corporelles, de matières fécales et de choux – de la pire indigence.

Un même quartier, une même rue, présentent un panorama honteux de la société bucarestoise. Building dernier cri, cage à poules des temps administrés, maison de la Belle Epoque et ruines médiévales se juxtaposent en un fatras précaire. Beaucoup d’immeubles sont frappés d’un même sceau. Je me suis approché et j’ai lu : « risque sismique ». Au prochain tremblement de terre, ils s’effondreront. Alors, à quoi bon les restaurer ? On les laisse dans leur crasse. Ainsi les nombreuses terrasses de Lipscani, rendez-vous de tous les routards occidentaux venus retrouver ici un semblant de vie festive internationale. Comme dans tant d’endroits de par le monde, conçus sur un même modèle insipide et idiot, on vient entre amis y boire des bières en regardant Barcelone-Chelsea sur écran plat. On pourrait se croire au Quartier Latin, dans la vieille Prague, à Phuket ou Playa del Carmen. A croire que l’on voyage si loin pour retrouver les mêmes habitudes fatiguées, supporter la même muzak, se vautrer dans les mêmes beuveries.

Le pire est sans doute l’insupportable satisfaction que l’on vous jette à la figure en vous servant d’un air blasé des plats quelconques, des vins acides ou trop mûrs, des pâtisseries dégoulinantes de beurre sucré.

Est-ce ainsi qu’est devenue la capitale des Roumains ? Je suis bien placé pour connaître les ravages du traumatisme infligé à tout un peuple par l’emprise totalitaire. Après 1990 il a fallu tout reconstruire, tout aménager, éduquer les citoyens, les faire entrer dans l’Europe. Mais plus de vingt années plus tard ? Je me suis renseigné, Monsieur le Président, sur l’aspect de Paris en 1965, deux décennies après sa propre libération des forces nazies. Une grande capitale, moderne et vivante, bruissante de culture où les dégâts de la guerre ne sont plus qu’anecdotes. Mais Bucarest n’en finit pas de sortir du communisme.

Monsieur le Président, j’aimerais que vous répondiez à cette simple question : où passe l’argent de l’Europe ? J’aurais tant aimé être surpris par Bucarest, trouver un semblant de civilisation dans son aménagement, emprunter des trottoirs praticables, contempler des façades débarrassées de ces gigantesques publicités au nom de la dignité due au passant – sans parler de celle des personnes qui logent derrière. On aimerait que les seuls lieux rutilants soient autre chose que des casinos ou boîtes de strip-tease. La restauration du centre historique est empêchée, m’a-t-on dit, par d’interminables procédures judiciaires. Sans compter, a-t-on ajouté d’un air entendu, l’influence des Tziganes sur cette entreprise. Croyez-le ou non, j’avais oublié la facilité avec laquelle le bouc émissaire est invoqué pour justifier sa propre incapacité.

A la Gare du Nord j’ai pris un train. Son nom était engageant : la Flèche Bleue. Est-ce de l’humour ? En vérité le convoi n’est guère plus rapide que la navette qui relie l’Aéroport de Newark au centre de New York. Je suis descendu après plusieurs heures d’inconfort dans une petite ville. Un chauffeur de taxi m’a dit « le Christ est ressuscité ». J’avais oublié que c’était Pâques. Mon premier réflexe – héritage d’une vie passée en terre civilisée - fut de lui faire comprendre que sa croyance n’engageait que lui et qu’il ne fallait pas compter sur moi pour le conforter dans sa superstition. Heureusement je tins ma langue. Il ne fallait pas attirer l’attention sur moi dès mon arrivée. D’un ton timide et un peu honteux, je lui donnais la réplique rituelle : « En vérité, il est ressuscité ». Je croyais échapper à la touffeur de la métropole dans ce coin reculé et me voilà engoncé dans l’étroitesse des conventions rurales. L’essor de la foi m’a estomaqué. N’y a-t-il donc aucune séparation entre l’Eglise et l’Etat dans votre pays, Monsieur le Président ? Je lis les gros titres des quotidiens nationaux : la résurrection de Jésus, l’entretien avec tel dignitaire orthodoxe à la mine sévère… A la radio du taxi j’entendais le commentaire éclairé d’un envoyé spécial assurant au bon peuple que la lumière sainte était apparue spontanément à Jérusalem. Je ne sais quel Patriarche avait fait le voyage en jet pour ramener la flamme du miracle au pays, et de là la diffuser à l’ensemble des églises du territoire. Je me suis demandé un instant si pareil lavage de cerveau n’était pas comparable à celui vécu en terre d’Islam.

La religion est un ramassis de mythes, auxquels chacun est libre d’adhérer si l’envie lui en prend, mais pensez-vous un seul instant que ce modèle puisse servir de fondement pour construire le monde de demain ? Imaginez-vous CNN célébrer en titre principal la montée au ciel de la vierge Marie ?

Je voulais me fondre dans la petite ville en portant les habits de tout le monde. Peine perdue, l’accoutrement accentue ma gaucherie. Chacun me dévisage sans vergogne. Je voulais retrouver le cœur de mon pays. Me voilà plus étranger que jamais.

Alors que j’écris ces lignes dans la quiétude amère d’une maison – je ne vois personne mais je sais que les ragots vont bon train, derrière les volets clos qui protègent ma retraite – je me prends à évoquer nos retrouvailles prochaines. Je descends d’un avion blanc spécialement affrété, à l’aéroport Henri Coanda d’Otopeni. Un taraf en habits festifs joue en mon honneur la Hora de l’Union. Une petite fille aux cheveux noués par un ruban tricolore vient me remettre dans une révérence le pain et le sel, immémoriaux symboles de bienvenue. Vous êtes là, Monsieur le président, à moins que ce soit votre futur. Vous me remettez la clef du pays. Par-dessus la foule immense, j’aperçois sur une banderole les mots : « Bienvenue au héros ». Des vivats s’élèvent : « gloire à celui qui nous débarrassa du Conducator ! ». J’avance entre deux rangées de gardes nationaux au garde à vous. Une limousine aux couleurs officielle m’attend pour me conduire à l’Athénée. Dans cette salle prestigieuse, la Philharmonie George Enescu anime une soirée de gala. Le chef en habit d’apparats – queue de pie et gants immaculés – interrompt le récital et m’invite sur l’estrade. Il me remet le Stradivarius de Josef Joachim dont je fus autrefois l’acheteur au nom de l’Etat. Dans un silence recueilli je joue enfin l’Humoresque, déchaînant une ovation dont on parlera encore dans un siècle.

Voilà, Monsieur le président, le destin dû à un homme de ma trempe. Le temps presse. Je suis âgé et je peine à rédiger cette lettre à la lumière jaunâtre d’une ampoule de faible puissance. Dans quelques minutes, la baba qui m’a loué la chambre entrera sans frapper. Sans mot dire, elle déposera sur mon bureau une soupe aigre où surnagent des bouts de carottes. Je trouverai le sommeil au son étouffé des refrains de Manele venus de la maison voisine – des Tziganes.

Je ne suis pas un traître. La nation me mérite. Ne me laissez pas mourir ici.

Je vais maintenant entreprendre la relecture de cette lettre. A mon habitude je ne pourrai pas aller plus loin que la première page. Alors je la déchirerai en mille morceaux pour peut-être recommencer demain. Peut-être, Monsieur le Président.

Votre dévoué serviteur.