samedi 9 novembre 2013

Gravity : les zozos de l'espace

Sandra Bullock fait psshht pshht dans l'espace et joue à saute-moutons entre les stations spatiales. George "what else" Clooney fait trois vannes et disparaît. C'est bien les hommes, ça.

Caméra virtuose, lit-on un peu partout. C'est bien le problème. De la virtuosité à défaut de talent. Le vrai cinéaste ne montre pas, il suggère. Et le problème de Gravity est qu'il montre tout. Le gros plan d'une tête coupée en deux, merci pour la classification "grand public" au passage. Une pluie de débris spatiaux chuinte crescendo comme l'attaque d'un Pokémon. Est-ce cela, l'exactitude scientifique tant célébrée ? Une station chinoise gronde même dans le vide, comme la clim' du Bambou Impérial, le restau au coin de la rue (formule Buffet Bonheur à 9 euros 50).


Suspens inouï, a-t-on dit. "Inouï" n'est sans doute pas le mot tant ce film prétend nous surprendre à coups de décibels. Souligner l'action en faisant passer la bande son de 10 à 100 décibels en une milliseconde est précisément ce que l'on ne fait pas quand on maîtrise l'art du suspens. Le procédé est non seulement éculé, il est malhonnête. La vraie angoisse est un sentiment de l'intime. N'importe quel gamin de 5 ans sait faire sursauter son monde en tournant le bouton de l'ampli de Papa. Mais si l'on peut baffer le morveux, on regrettera de ne pas pouvoir se rendre sur le champ à Los Angeles pour engueuler les frères Cuaron.

Quand Alfonso Cuaron ne joue pas avec le potentiomètre, il a l'idée géniale de nous faire subir un sombre magma sonore pompé sans doute sur Qui veut gagner des millions, quand l'invité se délite sous le regard de Jean-Pierre.

Mais ce n'est pas son dernier mot. Pour les scènes sans action - il y en a, notamment quand Sandra Bullock (qu'est devenue sa verve de Demolition Man ?) médite sur sa fin prochaine - Alfonso (je suis sûr qu'il ne m'en voudra pas de l'appeler par son petit nom) a déniché une petite mélopée intimiste qui n'est pas sans rappeler Caramelli et ses violons gluants - à moins que ce soit la bande son de Intouchables, cette autre prestigieuse catastrophe industrielle du 7e art.

Gravity est donc dans tous les sens du terme un film du vide. L'hommage à Kubrick, quand l'héroïne reprend son souffle en position fœtale, laisse songeur : "J'ai cru voir glisser sur une fleur une longue limace" aurait pu soupirer Cyrano depuis un Empire de la Lune.

Pourtant les scènes où Sandra Bullock découvre les stations spatiales désertées auraient pu donner un autre sens à ce pensum galactique. L'incroyable bordel des lieux abandonnés, les saletés de machines qui s'emballent et qu'il faut rappeler à la raison par une taloche, la faillite technologique qui s'installe alors que sombre sans rémission l'illusion d'un progrès irréfragable - voilà qui aurait pu donner une toute autre dimension à cette guirlande de poncifs survitaminés.

Mais voilà, Alfonso n'a pas pensé explorer ce filon fertile et ce virtuose de la chose filmée a accouché d'un machin tape-à-l'oeil et désespérément creux.

Où allons-nous si même l'espace respire le kitsch ? En tout cas, certainement pas au cinéma.

dimanche 27 octobre 2013

La fresque du Pont National

Les grandes découvertes, dit-on, sont parfois le fruit de l'imprévu. J'eus l'occasion d'en faire l'expérience en empruntant le Pont National pour tenter d'échapper aux bouchons du périphérique parisien. A l'horizon surgit alors une peinture gigantesque, occupant toute la façade d'un immeuble. M'approchant de la chose je pus contempler une étrange et intimidante figure : le portrait démesuré d'un homme à la coiffure carrée et vêtu d'un costume impeccable. Son fin sourire soulignait une petite moustache.

Une publicité, mais pour quel annonceur ? Non, cela devait être autre chose. Mais alors quoi ?

Le regard bienveillant de l'homme ainsi représenté ne parvenait pas à dissiper le malaise provoqué par cette fresque aux dimensions staliniennes.

La fresque vue depuis la voiture

La petite moustache surtout intriguait. Pour quelle raison avait-on jugé bon de peindre sur un mur parisien un symbole si détestable, dans une ville qui ne cesse de rappeler les horreurs de l'Occupation ?

Pareille question ne pouvait demeurer sans réponse. Je revins sur le Pont National pour mieux examiner la fresque. Je découvris qu'elle surmontait une légende. Mon espoir d'en savoir plus fut vain : elle était rédigée en caractères arabes. Le mystère demeurait entier.

Les énigmes nous travaillent à notre insu. La question sans réponse de la fresque du Pont National, logée quelque part dans mon esprit, appelait une explication cohérente qui échappait à toute tentative d'élucidation.

Et un jour je compris. La phrase en arabe, bien qu'indéchiffrable, était la clef du mystère. L'homme à la moustache carrée représentait la force brute des dictatures musulmanes. En pleine effervescence des pays du Maghreb et du Proche-Orient, le portrait soulignait avec finesse la filiation idéologique de certains despotes locaux avec les deux plus grands totalitarismes du XXe siècle. Le symbole évoquait le grand mufti de Jérusalem, Mohammed Amin al-Husseini, allié historique d'Adolf Hitler. D'autres auraient pu songer à Hafez el-Assad qui recueillit  Alois Brunner, ou à un Saddam Hussein idéologiquement proche des soviétiques. L'allégorie dénonçait les liens du terrorisme palestinien avec Ceausescu et Tito ; le succès des rééditions de Mein Kampf en Turquie et dans plusieurs pays arabes ; la Charte du Hamas avec sa référence au Protocole des Sages de Sion.

Le visage protecteur du Big Brother n'était qu'ironie et appel à l'insoumission. La petite moustache prenait alors tout son sens. Et je me félicitais alors de la clairvoyance des promoteurs de la fresque, qui tranchait heureusement avec les initiatives bobos et consensuelles auxquelles la Mairie de Paris nous a tant accoutumés. Enfin du mordant, du parti-pris, et un soutien sans équivoque aux défenseurs de la liberté assorti d'une référence pertinente à l'histoire contemporaine. N'est-ce pas le moins que l'on puisse attendre de Paris, phare de la liberté universelle ?

Mais j'avais tort. La vérité était tout autre, bien plus simple et prosaïque.

Bien des jours plus tard je tombais par le plus grand des hasards sur un article expliquant l'affaire. Le visage, contre toute attente, est bien réel. C'est celui du Tunisien Farhat Hached, syndicaliste et personnalité politique assassiné en 1952. La peinture a été réalisée par l'artiste DaBro. Seul mon esprit tortueux a voulu y déceler une intention ironique.

place-farhat-hached-paris
Image tirée du site http://www.tekiano.com/ness/politik/7429-mardi-30-avril-inauguration-de-la-place-farhat-hached-a-paris-.html

Certes, l'initiative relève d'un soutien affirmé aux démocrates de tous horizons, en Tunisie et au-delà, ce en quoi je n'étais pas entièrement dans le faux. Mais pourquoi diable a-t-on pour cela tenu à reproduire un style de propagande si détestable, que l'on aurait cru disparu à tout jamais de notre continent ?

Et je m'interroge : faudra-t-il attendre encore six décennies avant d'affirmer l'intolérable qui se déroule en ce moment même dans le monde arabo-musulman ? Soutenir la liberté soixante ans après les faits, la belle affaire. C'est aujourd'hui que la Syrie agonise. Ce pays mérite mille Guernica sur mille façades parisiennes.

Quand tous les pays de cette région crient chaque jour leur douleur, l'on voudrait tant que nos représentants s'engagent sans ambiguïté au côté de ceux qui là-bas luttent pour les droits fondamentaux : le droit à une vie privée dont nul ne saurait contester les orientations souveraines ; à l'éducation, des femmes en particulier ; à la liberté d'expression - ce qui inclut naturellement la possibilité légale de critiquer les religions.

L'on rêve d'un salon du livre, à Casablanca ou au Caire, où Swift, Voltaire et Salman Rushdie seraient mis à l'honneur.

Mais ce n'est qu'un rêve. Aucun nom d'homme politique ne s'impose à notre esprit quand nous évoquons cette perspective. Nous le constatons, hélas, avec un indicible effroi.


samedi 20 juillet 2013

Différents trains (Noces de neige)

A propos de "Noces de neige", dernier roman de Gaëlle Josse (Editions Autrement, Paris, 2013). Attention, ce commentaire dévoile certains aspects-clefs du récit.

Différents trains




L'homme joue-t-il à son insu un rôle déjà écrit ? Feint-il de croire en sa liberté tout en étant le jouet de forces qui le dépassent ?

"Les événements racinent profond en nous, c'est tout un réseau souterrain qui se développe avec le temps. Notre existence est façonnée par ce que nous avons vécu, par les événements qui nous ont portés, construits ou défaits à jamais. Un fait qui paraît anodin peut se répercuter à l'infini, comme les ondes concentriques se propagent à la surface bien après que la pierre jetée dans le lac a disparu" (p. 148).

Ainsi s'exprime, non sans maladresse, Philippe Barberi dans le dernier chapitre du livre. Ce personnage a décidé de faire venir de Moscou Irina, une jeune Russe, en se faisant passer pour un jeune homme bien comme il faut. Un mensonge. Mais ce chapitre nous apprend que sa conduite n'est pas liée à un besoin malsain de tromper, ni à des entreprises interlopes. Non, Philippe Barberi ne dirige pas un réseau de prostitution et n'est pas lié à la pègre. En vérité, il a peur des femmes et ne peut avancer qu'à visage masqué. En nouant contact sur internet, bien protégé par sa carapace numérique, il s'est fabriqué un avatar à la mesure de son désir de séduire ; Enzo est jeune, sportif, travailleur, beau. Le stratagème a fonctionné. Irina emprunte le train qui la déposera après plusieurs jours de trajet dans la ville de Nice. Là, Philippe espère se dévoiler petit à petit et peut-être substituer son image à celle du virtuel Enzo auprès de sa nouvelle compagne.

Cet homme que l'on devine avancé en âge se dit conscient d'un traumatisme originel qui lui rend si difficile le contact avec les femmes. L'histoire de son arrière-arrière-grand-tante Mathilde, défigurée par une rivale et morte vieille fille, l'obsède. Ce drame hante toute son existence, depuis l'enfance, car "on demeure plus ou moins l'enfant que l'on fut, il me semble." (p. 147)

Barberi se déclare donc névrosé, étant incapable de surmonter les traumatismes de la petite enfance, eux-mêmes symptômes d'une névrose familiale. Ce n'est pas tout : il est pleinement conscient de cette maladie mentale et de son origine. Dès lors, le papa-gâteau en manque affectif, qui se décrit avec une certaine complaisance dans ces dernières pages, suscite chez le lecteur un effroi indéfinissable. La raison sans doute aux arguments présentés pour justifier son comportement, mais qui pourraient tout aussi bien justifier les pires actions. Se définissant comme le jouet de forces immémoriales - le traumatisme de Mathilde remonte à 1881, quand le récit de Barberi date de 2012 - le narrateur inscrit son comportement dans un destin qu'il s'imagine déterminé par un trauma.

Or avoir foi en un avenir déterminé par le poids du passé, par le "sens de l'histoire" ou tout autre idéologie procède d'une approche si réductrice qu'elle annonce souvent les pires catastrophes. Un destin déjà tracé réclame des prophètes et des martyrs pour parfaire son accomplissement. Et l'homme démuni de son libre-arbitre est une bête : à la fois conscient de son état humain et de l'immunité que lui confère sa bestialité. L'instinct est le destin et le destin se justifie par la nature même des choses. Chez Zola, la Bête humaine se termine par l'épouvantable course à l'abime d'un convoi ferroviaire lancé à pleine puissance sous la pulsion mortifère de Jacques Lantier.

Irina sauvée ? Sans doute. La rencontre avec le "bel Enzo" transformé comme dans un épouvantable cauchemar en vieux et névrosé Philippe était fondée sur un mensonge si grand qu'elle courait à l'échec. Éprise pendant le voyage du très méthodique Sergueï elle ne saura rien du jeune homme qui était censé l'attendre à Nice, ni de l'artifice de leur relation numérique.

Sergueï, reponsable et animateur du long trajet entre la Russie et Nice, séduit et étonne. Qu'y a-t-il du cliché russe en lui ? Il ne boit pas, n'est pas paresseux, fait preuve de patience et d'ouverture d'esprit. Dans le roman de Gontcharov, il serait bien plus proche du mi-Allemand Stolz que du lymphatique et exaspérant Oblomov, ce personnage emblématique vautré sur un sofa en attendant que le monde vienne à lui pour l'entretenir d'affaires qui l'ennuient.

Le nouveau couple - bien réel, mais si désincarné - se forge en échappant aux conventions étouffantes du chemin de fer, avec ses rites, ses fêtes obligées, ses hommes chargés de la surveillance, son itinéraire minuté et ses étapes incontournables. Le rail est le mode de transport le moins libre qui soit ; il faut bien tromper par le divertissement et l'étiquette tout un monde bel et bien captif. Les passagers, pris en charge pour le moindre aspect de leur séjour ferroviaire, sont infantilisés dans le confinement d'un espace clos. Dans le roman de Gaëlle Josse, deux d'entre eux en viennent aux mains pour des peccadilles quelques heures avant l'arrivée (voyage de 2012) alors qu'en 1881 Anna Alexandrovna laissait libre cours à sa barbarie. Car Mathilde, l'ancêtre de Barberi, a été défigurée par la jeune Anna Alexandrovna dans le train qui ramenait la grande famille russe à Saint-Pétersbourg. A l'issue du voyage, les voyageurs apprendront aussi l'assassinat d'Alexandre II. La sauvagerie de l'attentat anarchiste envers un tsar certes brutal mais également réformiste - on lui doit l'abolition du servage - préludait déjà aux insupportables années de terreur que devait bientôt endurer la Russie. Leur effet est encore visible au 3e millénaire. En liant la violence des deux événements (l'agression contre Mathilde et l'assassinat du tsar) l'auteur du roman pose, comme nous l'avons évoqué, les conséquences d'actes bien au-delà de leur contexte, et évoque implicitement leur tendance à persévérer dans l'être. Mais il y a plus. Le geste de l'adolescente souligne le portrait d'une société en déliquescence, pétrie de tromperies et de faux-semblants et que l'argent et le progrès technique ne rendent pas meilleure. Ce paradoxe de la modernité ne s'est certes pas éteint avec l'extinction des "hivernants" russes en Côte d'Azur.

La nouvelle de Gaëlle Josse, en donnant la parole à Anna Alexandrovna un chapitre sur deux, croise habilement les histoires de l'adolescente fin de siècle et d'Irina, en deux récits-miroirs qui marqueront à jamais l'avenir des protagonistes. La prison du remords pour Anna répond au fol espoir d'une liberté improvisée pour Irina. Seule l'introspection de Barberi permettra de lier les deux récits au-delà des faits de voyage.

Un livre assez court, ce qui est salutaire, et très habilement conçu. Dommage que le style si uniforme semble refuser toute mise en contexte. Est-ce à dessein ? Les passages écrits et parlés se présentent d'une façon identique, avec leurs énumérations un peu agaçantes. Anna Alexandrovna ne s'exprime pas comme une adolescente russe des années 1880, quand les personnages de Dostoïevski s'embrassaient en pleurant à tout bout de champ, mais plutôt comme une jeune fille actuelle. Plus étonnant encore peut-être est l'anachronisme de ce récit où la prétention historique n'est pas absente, qui donne à entendre la Valse de l'Empereur quelques années avant sa composition (1889). Mais pourquoi la noblesse russe aurait-elle autant apprécié une partition écrite en honneur de François-Joseph et de Guillaume II d'Allemagne, quand le baron Von Derwies célébrait à Nice même tout ce que la musique slave avait de meilleur, grâce à son célèbre orchestre symphonique privé ? Les soirées de Valrose étaient alors courues par toute la noblesse russe réfugiée en Côte d'Azur.

Ces quelques petits défauts documentaires ou omissions historiques auraient pu être évités avec une bibliographie plus solide, ce qui ne retire rien à la sincère et appréciable habileté avec laquelle ce récit nous est offert.

Alain Chotil-Fani, juillet 2013

mardi 9 avril 2013

Kim Jong-Un, et après ? Scénarios pour demain

En ce moment, les nombreux commentaires sur l’effervescence militariste de la Corée du Nord se terminent toujours par des considérations rassurantes. Kim Jong-Un ? Un pitre. Les bruits de bottes ? De la poudre aux yeux. Une guerre ? La Corée du Nord n’en possède pas les moyens. Bref : un conflit n’est pas pour demain. 

Tout optimiste qu’elle soit, cette conclusion laisse un goût amer. En Corée du Nord, faut-il le rappeler, des millions d’hommes sont soumis à un régime terrifiant. Penser que la posture actuelle de ce pays n’entraînera rien de sérieux est un scandale. Car le statu quo est en soi une perspective cauchemardesque : un peuple entier restera asservi dans des redoutables conditions.

Dès lors nul démocrate ne saurait se satisfaire d’un retour à la paix froide. Aussi est-il assez étrange de constater l'absence de tout commentaire sur une hypothétique mais vraisemblable chute de la République populaire démocratique de Corée. Pourtant l’histoire récente nous prouve que les dictatures communistes, comme toutes les autres, sont mortelles.

Voici donc quatre scénarios sur la possible fin de Kim Jong-Un.

Premier scénario : la Révolution de Soie

Sous son assurance d’apparat, le régime se sait condamné. L’économie nationale est exsangue, l’industrie périclite, des famines démesurées s’annoncent, une guerre signerait la fin de tout avenir.

Les autorités gouvernementales choisissent de déposer Kim Jong-Un et entreprennent une timide libéralisation du pays. Les effets sont immédiats : les points de passage vers le voisin du sud sont pris d’assaut. L’armée, décontenancée, renonce à faire usage de la force et finit par ouvrir la frontière.  Un gigantesque vent d’espérance souffle sur le pays. Chaque soir, des foules immenses envahissent pacifiquement les villes, réclamant la liberté. Le gouvernement est débordé : l’état communiste s’effondre définitivement.

Les goulags et prisons politiques sont ouverts. Les journalistes occidentaux affluent en masse et rapportent des témoignages hallucinants sur les tortures, les privations, les modes de rééducation des récalcitrants. L’on découvre une mortalité infantile effroyable. Les asiles de véritables mouroirs.

Les programmes guerriers et les liens avec diverses formes de terrorisme à travers le monde sont révélés. Ce pays à l’agonie et dévasté par l’idéologie possédait pourtant un pouvoir de nuisance considérable.

En France, Jean-Luc Mélenchon, piqué au vif par les remarques de Jean-Michel Apathie sur RTL, martèle que « le régime Nord-Coréen n’avait rien à voir, ni de près, ni de loin avec l’idéal communiste, dont il était une monstrueuse perversion ».

Les anciens apparatchiks tentent de négocier leur impunité en échange du renoncement à la répression. Ils finiront par être jugés lors de procès retentissants. Kim Jong-Un lui-même sera condamné à la prison à vie.

Corées du Sud et du Nord sont enfin réunifiées. Mais le coût de la reconstruction est tel que l’économie sud-coréenne est à la peine et devra chercher des financements au Japon, en Chine et aux Etats-unis. Les ex-ressortissants du Nord sont indéfectiblement marqués par leur existence passée. Certains experts estiment que seul un renouvellement de la population permettra à la longue d’envisager une véritable réunification dans les esprits.

Le Nord gagne la liberté et découvre les conséquences de cette liberté : tout devient à construire là où auparavant l’Etat encadrait le moindre aspect de l'existence. Dans cette attente, la misère existe toujours, le chômage explose, le coût de l’aide sociale pose un problème de premier ordre au nouveau gouvernement. Des partis extrémistes apparaissent, réclamant un rappel aux responsabilités du « Bien-Aimé Kim ».

Deuxième scénario : la Révolution de palais

Au cours d’un déplacement officiel de routine, Kim Jong-Un et son épouse Ri Sol-Ju entendent des cris de haine venus de la foule. Des caméras filment la réaction incrédule du dirigeant. Ces images seront vues et commentées par le monde entier.

Les plus proches conseillers du dignitaire l’encouragent à se protéger de cette poignée de provocateurs impérialistes. Le couple présidentiel est aussitôt exfiltré vers un lieu sûr.

L’on apprendra plus tard le décès brutal de Kim Jong-Un et de sa femme. Les circonstances ne sont pas claires : certains évoquent un banal accident de la route alors que la rumeur populaire accrédite plutôt l'hypothèse d'une embuscade de partisans. La photo des corps est rapidement rendue publique et diffusée à grande échelle.

L’Assemblée Populaire Suprême proclame la fin de la dictature. Le peuple nord-coréen fête sa libération alors que des violences éclatent un peu partout dans le pays. Des factions de l’armée s’opposent au nouveau régime et cherchent à installer un successeur dans la lignée du défunt dirigeant. Dans plusieurs villes, des militaires tirent sur la foule. Les morts se comptent par centaines. Des rumeurs prétendent que des activistes d’Al-Quaïda perpétuent la terreur en menant une guérilla secrète et cruelle.

Face au risque de "restauration", un gouvernement d’union nationale prend les rênes du pays. Il s’engage dans la voie d'une pacification générale afin d’assurer une transition vers un régime à l’économie de marché. Le terrorisme cesse, divisant les observateurs sur sa nature véritable.

La communauté internationale appuie ce gouvernement transitoire en dépit de certaines réserves. Les ONG déplorent des atteintes aux droits de l’homme : milices plus ou moins officielles, justice inféodée aux politiques, élections truquées. Les démocraties parient cependant sur l’avenir d’un pays en voie de libéralisation. En dépit de ses défauts, il se façonne un destin qui rendra possible une future réunification. De généreux programmes d’aide sont votés par la communauté internationale.

L’ouverture au marché engendre l’apparition d’une classe de milliardaires privés : hommes d’affaires, journalistes, industriels se partagent des sommes gigantesques. Certains nouveaux riches achètent hélicoptères et Bentleys. Une mafia coréenne fait son apparition, étroitement liée aux structures du pouvoir. Le pays devient une vaste zone de non droit. Parmi les plus grands décideurs du pays l’on retrouve des anciens apparatchiks du temps de Kim Jong-Un, officiellement reconvertis.

De grands hôtels low-cost poussent comme des champignons. Le pays se couvre de casinos. L’industrie du tourisme sexuel et de la drogue devient florissante. Eva Joly regrette sur Twitter que ce pays ait « troqué le despotisme contre la dictature du billet vert ».

La Corée du Sud protège ses frontières contre cet état corrompu. L’idée même d’une réunification devient absurde.

Troisième scénario : guerre civile et russification

Un mouvement de rébellion armée s’empare de plusieurs portions du territoire. Kim Jong-Un répond par la force en donnant l’ordre à ses militaires d’écraser ces « révoltés de carnaval ».

Les rebelles sont d’origine diverse : déserteurs de l’armée régulière et civils partisans sont semble-t-il appuyés par une aide logistique étrangère. Ce mouvement se définit comme « nouvelle UNPIK » (United Nations Partisans Infantry Korea), en référence à l'unité de combattants anti-communistes pendant la guerre de Corée.

Une longue guerre civile s’empare du pays. Chaque camp accuse l’autre de massacres, sans que la victoire ne se dessine. La propagande officielle annonce prendre des avantages majeurs sur les insurgés qui répliquent à leur tour en propageant sur les réseaux sociaux des photos commentées de leurs opérations de résistance.

La communauté internationale se réfugie dans l’attentisme, par peur des représailles d’un pouvoir toujours muni de la force atomique parmi, dit-on, d’autres armes de destruction massive.

Bernard-Henri Lévy fustige dans un éditorial du Point la passivité et l’égoïsme des pays libres face au drame nord-coréen. Bernard Guetta, sur France Inter, lui répond indirectement que « si implication étrangère il devait y avoir, ce serait d’abord pour aider la Syrie à faire tomber Bachar [El Assad] ».

Sans porter des coups décisifs, la rébellion affaiblit suffisamment le pouvoir pour soustraire à son autorité plusieurs provinces. Le sort bascule quand, à la surprise générale, les forces armées russes pénètrent en Corée par la minuscule frontière nord, large de moins de 20 kilomètres.

L’intervention russe « pour raisons humanitaires » a été décidée au « nom du droit d’ingérence ». Elle est efficacement soutenue par les forces partisanes. L’armée de Kim Jong-Un s’effondre et le siège de Pyonyang n’est qu’une formalité. Les « Spetsnaz », Forces Spéciales russes, sont accueillies en libératrices dans la capitale. Le palais présidentiel est pris d’assaut. Là seront découverts les corps de Kim Jong-Un et de Ri Sol-Ju. Une autopsie ordonnée par les libérateurs ne pourra pas infirmer ou confirmer la thèse du suicide.

Lors d’un voyage dans la « Corée libérée » maintenant sous la férule d’un de ses protégés, Vladimir Poutine suscite une vaste controverse en évoquant le « regard de la Russie éternelle tourné vers Port-Arthur », en référence au conflit russo-japonais de 1904-1905.

Quatrième scénario : US high-tech

Une escadrille de drones américains surprend Pyongyang à l’aube et détruit en quelques minutes tous les palais et monuments de la capitale. Kim Jong-Un tente de répliquer par la force mais les rares sites militaires encore intacts sont rendus impuissants par l’usage d’armes à impulsions électromagnétiques (IEM).

Ce qui reste de l’aviation militaire nord-coréenne se réfugie en Chine, alors que l’infanterie lève les bras pour signaler sa reddition aux drones qui sillonnent le ciel.

Kim Jong-Un fuit à l’étranger. Un gouvernement de salut provisoire est mis en œuvre sous l’égide des USA, avec pour mission d’entreprendre la réunification avec le Sud.

Plusieurs pays protestent officiellement contre « l’aventure néo-coloniale d’Obama » : Chine, Russie et Venezuela renvoient leur ambassadeur américain. La France de François Hollande ne condamne pas mais « regrette » que l’intervention ait été décidée « unilatéralement » sans caution du Conseil de Sécurité de l’ONU. La Corée du Sud « prend acte avec joie » de la libération de ses frères du Nord et met en place un agenda des discussions avec les représentants de l’autre Corée.

L’opinion publique occidentale est partagée entre le soulagement d’un dénouement somme toute anodin – l’arme nucléaire tant redoutée a fait long feu – et les critiques de « l’option militaire » des Etats-unis. Plusieurs médias d’envergure nationale, dont la chaîne franco-allemande Arte, évoquent l’usage d’armes prohibées, dont les effets sur le populations civiles apparaîtront à moyen ou long terme. Certains activistes appellent de leurs vœux « un nouveau Bradley Manning » pour rendre publics les documents top secrets au sujet des « pratiques génocidaires états-uniennes ».

L’afflux de Nord Coréens à Séoul engendre des réactions de rejet. Une manifestation sur le thème « chacun son kimchi » (nom d’un plat typique) réunit plusieurs centaines de milliers de personnes. Un groupe de musique local provoque un buzz planétaire sur YouTube avec son clip « Reste derrière ton 38 », en allusion au 38e parallèle qui sépare toujours les deux Corées.





mercredi 6 février 2013

La Roumanie face à son histoire


Le dernier livre de Lucian Boia, « Pourquoi la Roumanie est-elle différente ? » , pose le constat consternant d’une société en panne. Plus de vingt années après la chute du Mur, la Roumanie reste à la traîne de l’Europe, s’épuise dans des jeux politiques compliqués et, en dépit de sa pauvreté, peine à mettre à profit l’aide financière internationale.

La question de la différence roumaine ne touche donc pas ici les coutumes, les arts ou les institutions, domaines qui définissent l’essence même de la diversité des pays. Il s’agit d’autre chose, beaucoup plus grave et profond. Au contraire des autres pays européens - sauf peut-être la Bulgarie - la Roumanie demeure résolument rétive aux processus qui permettraient à l’État de fonctionner tant bien que mal. Ses ressortissants sont répartis en une myriade de nationalités qui, prises ensemble, ne forment pas une société civile. Les nationaux Roumains eux-mêmes offrent un spectacle désolant d’où nul projet collectif n’a pu émerger pendant les deux décennies de l’après-Ceauşescu. Si bien qu’aujourd’hui, l’éventualité même d’une réponse politique au douloureux et chronique dénuement de ce territoire se pose avec acuité.

Venu d’un étranger, ce questionnement serait mis sur le compte d’une insupportable arrogance. Mais l’auteur est lui-même Roumain, diplômé d’histoire et parfaitement conscient du cours des événements. C’est en historien qu’il s’efforce d’élucider les causes de la situation actuelle. Il est courant, et juste, d’incriminer le bilan désastreux des années communistes. Pourtant tout ne remonte pas au coup d’état soviétique de l’après guerre. Le retard de ce pays trouve son origine dans un passé plus lointain encore. Lucian Boia pose un regard sans concession sur les épisodes qui ont construit la Roumanie au fil des siècles, quand bien même cette révision remettrait en cause un roman national bien trop éloigné du réel. Démêler les mensonges du passé pour enfin construire l’avenir ? Pourquoi pas. Mais n’est-il pas trop tard ?

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Une histoire avec un vide. Que s’est-il passé en Roumanie entre la conquête romaine sous la férule de Trajan, au début du deuxième siècle, et le quatorzième siècle ? Cette province ne produit aucun texte, pas le moindre document, n’érige ni cathédrale, ni forteresse. Boia s’interroge : en 1300, les pays voisins sont des empires organisés. Et quand la Renaissance fleurit ailleurs en occident, c'est le Moyen-âge qui commence en Roumanie. L’année où première université du pays est fondée, celle de Prague est déjà active depuis un demi-millénaire.

L’approche de Boia déconstruit ligne après ligne la mémoire officielle du pays. Une certaine histoire attribue à ce peuple une origine antique, pure et prestigieuse. Et pourtant non, les Roumains ne descendent pas des Romains, restés trop peu de temps dans ce territoire pour en assurer le peuplement. Non, les Roumains ne descendent pas de la civilisation des Daces (l’équivalent de nos Gaulois). Sous ce terme générique se retrouve un ensemble disparate de peuplades, qui ne formaient certainement pas une vaste société organisée. Alors, de qui descendent les Roumains ? Surtout des Slaves, répond Boia, tant les mélanges avec les populations environnantes furent nombreux et répétés au fil des siècles. La pureté originelle n’est qu’un mythe.

Mais alors, cette romanité tant célébrée, qui fait de la Roumanie une « île latine dans un océan slave », selon une formule aussi célèbre que fausse ? Elle existe, sans aucun doute ; mais la latinité roumaine est pour bonne mesure une invention du XIXe siècle. L’Occident était un modèle, il fallait être absolument moderne. La langue était certes déjà romane mais pas autant qu’aujourd’hui : on y incorpora un grand nombre de mots français. L’alphabet cyrillique fut remplacé par le latin. La mode vestimentaire renonça aux influences orientales. De cette manière la Roumanie souhaitait échapper à sa nature profonde, celle d’un peuple orthodoxe et en cela proche des Bulgares, des Grecs et des Russes.

Ce déni des racines s’accompagne d’une situation géographique délicate. Ce territoire voit déferler depuis des temps immémoriaux des empires étrangers. Selon les âges, ces voisins belliqueux se nomment turcs, serbes, hongrois, autrichiens ou russes. Les seigneurs roumains restent de petits souverains dont le pouvoir ne se mesure pas à ceux des nations des alentours. Et de fait, ils se mettent au service de l’une ou de l’autre, au fil des nécessités du moment. De là provient le retard pris par la région, jamais constituée en un état cohérent et écartelée par la rivalité de maîtres locaux. C’est pourquoi les grandes cités médiévales qui attirent les touristes dans la Roumanie moderne (Sighişoara, Sibiu, Braşov…) sont toutes l’œuvre d’étrangers, sans exception. Les Roumains n’ont pas été des bâtisseurs.

La situation des élites n’arrange rien. Même à l’époque moderne elles restent confidentielles. Qui à l’étranger connaît les artistes roumains du XIXe siècle ? Seuls de rares érudits savent même le nom d’Eminescu, le grand poète romantique national. Cette époque d’ouverture et d’indépendance invite, faute d’élites locales, des créateurs étrangers. Ils viennent surtout de France, tel Albert Galleron qui édifie la belle salle de concert Athénée, devenu symbole de la capitale.

La Roumanie donne enfin au XXe siècle donne au monde des intellectuels d’une autre trempe. Voici le temps de Tristan Tzara, Emil Cioran, Mircea Eliade, Eugène Ionesco, Constantin Brâncuşi ou George Enesco. Leur art touche enfin à l’universel. Mais tous deviennent célèbres à l’étranger, loin de leur berceau.

Sans véritable tradition intellectuelle, la Roumanie est une forme sans fond. L’apparence de modernité cache toujours un important retard de développement. De là découle, selon Boia, une instabilité étatique qui a longtemps décontenancé les étrangers. L’auteur évoque les nombreux renversements d’alliances du siècle dernier. Le pays commence la Grande guerre du côté de la Triplice pour finir dans le camp des vainqueurs. Alliée de la France entre les deux guerres puis alignée sur l’Axe, la Roumanie change une nouvelle fois de camp en 1944.

Comment un pays si inconstant dans sa ligne et dans ses accords peut-il posséder la moindre crédibilité ? s’interroge l’écrivain. Certes, les menaces étaient terribles. Mais elles l’étaient aussi en Finlande et en Pologne, dont l’histoire a retenu le persévérant héroïsme. Une histoire qui pèse aujourd’hui dans le crédit accordé à ces pays, et dans la défiance envers les gouvernants roumains.

« Le sabre ne tranche pas le cou baissé ». Le proverbe roumain exprime l’attitude d’un peuple au fil des âges. Le puissant est aussi bien le seigneur étranger qui vient piller la région que le baron local. Une population habituée à se soumettre s’accommode d’un homme fort. Boia insiste sur ce point. Ceauşescu ne fut possible qu’à cause de cette appétence pour un guide suprême. « Chaque société récolte ce qu’elle mérite », écrit-il. L’expression bien que polémique traduit sa théorie : un Ceauşescu ailleurs qu’en Roumanie était impensable. La nature même du pays a rendu possible un tel exercice du pouvoir autour d’un seul homme.

Le pouvoir absolu du régime n’explique pas à lui seul la consternante facilité avec laquelle Ceauşescu fut scrupuleusement obéi. La Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Pologne, bravèrent l’autoritarisme et en payèrent le prix. Pas la Roumanie. Imagine-t-on l’état communiste polonais entreprendre la destruction systématique des églises, sous le regard impavide du peuple et des autorités religieuses ? C’est pourtant ce qui s’est passé sous Ceauşescu. Un massacre planifié du patrimoine fut accompli sans susciter la moindre protestation. Les autorités orthodoxes ne dirent rien. Cette frustration immense et muette engendra peut-être la terrible explosion de la Révolution roumaine, quand partout ailleurs la chute du communisme fut relativement pacifique.

Ainsi Boia retourne-t-il les termes d’une analyse fréquente. Le pays ne paye pas seulement aujourd’hui le désastre communiste. Son retard était déjà considérable auparavant. C’est à cause de lui que cette idéologie politique, dans sa pire incarnation, celle d’une dynastie comme seule la Corée du Nord en connaît encore, a pu s'établir et déployer ses maléfices.

La transition post-communiste est interminable. Mais s’agit-il vraiment d’une transition ? Ne faudrait-il pas plutôt parler d’un vague état de non-droit dans lequel prospèrent corruption et clientélisme politicien, sans réel projet d’avenir ? La floraison démocratique n’a pas eu lieu. En Roumanie, la perestroïka a réussi : la main-mise d’un petit groupe sur un pays à l’économie capitaliste. Encore aujourd’hui, les héritiers de l’époque maudite conservent les leviers du pouvoir.

Les ordures qui débordent dans la capitale comme dans les campagnes les plus charmantes, les files d’attente où prospère la resquille, la route qui méprise piétons et petites voitures sont des incivilités courantes. On ne les subit pas, il est vrai, qu’en Roumanie. Mais c’est peut-être le seul pays d’Europe où elles ne suscitent pas de réaction indignée. Le sens du scandale semble là-bas inexistant, parce que la règle tacite est claire. La loi du plus fort. Voilà le malheur de ce pays. L’absence de conscience collective engendre une action politique sans consistance et sans ambition, si ce n’est celui de travestir la réalité pour complaire à l’Europe tout en piétinant le bien commun.

La question des Roms, douloureusement importée en Occident et presque toujours mal formulée, vient de là. Un état responsable poserait, avec le sérieux et l’humanisme que ce dossier réclame, les bases d’une réflexion rationnelle. Cela passerait par un projet d’avenir réaliste et civilisé. Une feuille de route déclinerait les moyens à mettre en œuvre afin de prévenir les crises et apaiser les passions. Il s’agirait, en un mot comme en cent, de faire de la politique. Le sujet exige constance, scrupules, objectivité, application stricte des lois et bienveillance.

Comment imaginer qu’une stratégie de l’instant, démagogique et clientéliste, puisse apporter une réponse à ce problème chaque jour plus préoccupant, à la fois pour les familles nomades et pour leurs hôtes ? Le débat – pour employer un terme flatteur - souffre aujourd’hui de cette mise en perspective. Il faut ajouter à cela un malentendu persistant autour du mot « roumain ».

Les Tziganes ne sont pas des Roumains. Les Tziganes sont des Roumains. Les deux phrases sont exactes, mais chacune d’un point de vue différent. Les Français pensent à la citoyenneté : est Roumain tout ressortissant de Roumanie. Pour les Roumains cependant, la nationalité prime, et il ne saurait être question d’assimiler entre elles deux cultures si différentes. Tant que ces points de vue réciproques et également valables ne sont pas compris de part et d’autre, le sujet déjà épidermique par nature ne saurait être instruit avec la sérénité requise.

Les Tziganes de citoyenneté roumaine ne sont donc pas, quoi qu’il en soit, un symbole de la nation roumaine. Mais quel serait donc ce symbole ? L’une de ces splendides cités anciennes de Transylvanie ? Elles ne sont pas davantage liées à la culture roumaine que les Tziganes. Un personnage historique ? Le vampire Dracula est une invention de Bram Stoker, écrivain irlandais. Selon un sondage réalisé dans le pays, les trois personnages les plus aimés de l’histoire roumaine sont Etienne le Grand, le roi Carol Ier et Klaus Johannis, maire de la ville de Sibiu. Un Moldave (Boia prend soin de distinguer Moldaves et Roumains) et deux « Allemands ».

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Ce livre a été écrit sous le choc de la crise politique de l’été 2012. On en a peu rendu compte en France, quand les médias préféraient s’indigner de la politique menée par Viktor Orban dans la Hongrie voisine. La situation roumaine est pourtant alarmante. Traian Basescu, le président en titre, ancien capitaine de marine sous Ceauşescu, a failli être destitué par une coalition soucieuse de préserver sa main-mise sur le pays. Ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas ici d’une querelle entre gauche et droite, mais entre deux coteries opportunistes. Il est difficile de démêler les dessous des cartes, mais au moins pouvons-nous observer que l’actuel président, malgré tout ce qu’on aura pu lui reprocher, a encouragé la justice au lieu de l’entraver. Or la justice est la dernière chose souhaitable pour une bonne part des cadres du pays. De là les cris d’orfraie du camp adverse et la tentative de destitution.

Il m’arrive de sursauter en lisant les titres de la presse internationale : « Victoire de la coalition sociale-libérale en Roumanie ». Je me félicite brièvement (qui n’est pas séduit par un programme à la fois social et libéral ?) pour aussitôt me renfrogner. Cette coalition réunit des écoles de pensée archaïques. Et malsaines : c’est sous l’égide du Parti Social Démocrate, l’une de ses composantes, que furent organisées les répressions musclées des années 90, à renfort de milices de mineurs transportés à Bucarest pour réduire au silence les étudiants avides de liberté. Le temps a passé mais les idées, et parfois même les hommes, sont les mêmes.

Quel devenir pour une nation en perdition ? Une monarchie constitutionnelle aurait pu fonctionner, avance Boia. Un roi comme gage de stabilité, au-dessus d’une effroyable mêlée politique. La solution sonne anachronique. Elle ne l’est pourtant pas moins que dans d’autres pays européens qui ne paraissent pas en souffrir outre mesure. La reconnaissance tardive des crimes communistes n’a pas lancé le débat sur les structures de la société roumaine, continuatrice à bien des égards du régime condamné. Abjurer la dictature aurait dû en toute logique éprouver le bien-fondé des institutions actuelles. Cela n’a pas été envisagé. On peut le comprendre : défaire l’œuvre communiste, c’était aussi mettre en question la légitimité de la République, fondée après guerre par un coup d’état soviétique. La tâche aurait certes été immense, douloureuse et délicate, au vu des intérêts particuliers qu’il aurait fallu combattre. Mais peut-être était-ce là le prix à payer pour sortir d’une longue nuit hantée par les spectres de Marx. L’Union Européenne aurait-elle infailliblement soutenu ce processus démocratique ? On veut le croire même si, hélas, le doute est là.

En refermant le livre de Boia, l’on se prend à redouter l’effondrement prochain, et sous nos propres yeux, d’un pays européen bâti sur de trop fragiles fondations. Ne détournons pas le regard : cette faillite serait aussi celle de l’Europe.

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« De ce e România altfel ? », par Lucian Boia, Editură Humanitas (Bucarest) 2012, ISBN 978-973-50-3867-0-X

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