vendredi 11 février 2011

La complainte de Rachid

Ivre de vitesse et d’aisance, un papier gras dessine au loin de gracieuses mauresques dans l’abandon d’un bref maelström de souffle et de poussière ; son erre folle s’abîme enfin dans l'effusion poisseuse d'un Piaggio désaffecté. Des cris de gamins subjugués par quelque jeu bagarreur se font entendre, réverbérés et difformes, par-delà d'invisibles murs surmontés de bris de verre acérés. L’horizon illumine par bribes d’éclats mordorés la couronne d'un stade immense, laquant le firmament du halo irréel de ses projecteurs. Ce soir est soir de match. Là-haut en plein ciel, parmi les sommets de la cité des Rouges-gorges, un quadrimoteur silencieux au teint argentin zèbre l’éther encore baigné de soleil d’un fil de coton aux longues effilochures. Plein ouest : destination Londres, Cuba, New York.




Mustapha contemple quelques secondes l’effluve duveté du long courrier avant de baisser doucement la tête. Est-il triste ? Gai ? Bien malin qui saurait le dire. Son visage évoque celui de ces gens au regard tourné en eux, indifférents aux contingences de l’immédiat. Mustapha réfléchit. Il se tait.

C’est un jeune. A vrai dire, un regard étranger ne saurait déterminer s’il est encore adolescent, mineur avancé ou déjà adulte. Qu’importe. Le sens moderne du mot ne décrit pas une classe d’âge, mais se veut plutôt l’expression d’un sentiment diffus, mêlant racisme, défiance, paupérisme et pitié. Aux yeux de tous, au premier regard c’est un jeune. Un problème. Son univers est un quartier. Un nid à problèmes.

Ses amis sont là, assis à même les marches d’un escalier. D’autres jeunes. Silence. Leurs yeux fixent le vide.

Mustapha rompt le silence. De sa bouche mi-close tombent trois mots, trois simples mots lâchés sans passion.

- Désoeuvrement. Vacuité. Marasme.


Insensiblement tous les regards se tournent vers lui. Rachid est le premier à répondre. Son ton est assuré.

- Peux-tu développer ta pensée ?

- Oui, dit Mustapha. Je songeais que notre vie est terne. Nous ne sommes pas riches, mais cela est sans doute normal au vu de notre âge ; en revanche il nous est difficile de savoir ce qui sera de nous dans trois ans, dans quelques mois ou même dans un futur proche. Un travail rémunéré et valorisant ? Mais qui voudra donc de nous dans un milieu professionnel reconnu ?

Mustapha marque une pause. Du lointain, réfléchis par le labyrinthe du quartier, l'on devine des échos de musique rap.

- Allons-nous céder aux facilités du trafic de drogues ? reprend-il. De cela, je crois, nous en avons déjà parlé.

- Non seulement nous en avons parlé mais la discussion a tourné court, dit Rachid. Je te rappelle que de mon point de vue, revendre de la drogue n’est somme toute pas déshonorant.

- Oh, ça, je ne le sais que trop bien, ce que tu penses. Permets-moi de te rappeler, en toute amitié, que cette activité est non seulement déshonorante, elle est aussi illégale. Tu joues gros, mon frère.
- Illégale ? Rachid hausse les épaules. Illégale ?

La loi est pour les Français. Ne disent-ils pas dans leur religion « rendre à César ce qui appartient à César » ? Ce sont nos oppresseurs. Ils ont envahi mon pays, l’ont ruiné, y ont accompli des massacres dont même leurs livres d’histoire renâclent à mentionner le fait, n’ont daigné le quitter que sous la force des armes et de la volonté du peuple.

Et puis, quand ils ont eu besoin de nous pour faire tourner leurs usines, ils nous ont fait venir, par charters entiers, nous faisant quitter notre terre bien-aimée, avec son miel, ses douceurs, ses filles au teint de cannelle, son soleil inondant le bon vivre fraternel. Adieu dunes que doucement le vent caresse et secrètement offertes au zéphyr, laissant deviner aux confins du monde quelque caravane balançant sous le poids des épices, de l’encens et de l’or de Tombouctou, aux cris de joie de jeunes bergers oublieux un instant de la surveillance de chèvres bises. Adieu vol concentrique de l’épervier traquant la gerboise aux yeux étrécis par le jour à son zénith. Finis, les appels du muezzin chantant au village l'amour d’une dévotion unanime de l’Éternel, invitant chacun à méditer l’enseignement du Très haut.

Bel et bien fini, tout cela. Et pour quoi donc ? Nous entasser dans des tours sans nom percluses de crasse et dans lesquelles aucune étincelle d’humanité n’a jamais jailli, suant la pisse, l’atrabile et la pourriture, aux étages condamnés où seules prospèrent les blattes ? Nous confier l’assemblage de leurs autos, la garde de leurs rejetons, le ramassage de leurs poubelles ? Nous confiner dans la condition miteuse que l’on soupçonne d’être notre état de nature ? Pouah. Est-ce cela, la liberté occidentale ?

Il y a plus. Les pratiques esclavagistes ruinent leurs discours fondés sur de bonnes intentions. L’esclavage, aboli ? Laisse moi rire. Ah ! Il est toujours vivant sous leur crâne. Regarde un peu autour de toi ! Les discothèques ? Pas pour toi, homme à tête de mouton. Les boulots gratifiants ? Avec ton faciès ? Tu peux rêver, mon ami. Ta place est au bazar du coin, à moins que tu préfères vendre des kebabs. Sauce blanche ou ketchup ? Dis-moi, où sont les grands patrons noirs ou arabes ?

Et maintenant, on veut même nous empêcher d’honorer la mémoire de notre peuple en nous déniant le droit de l’habit de nos pères. Leur prétendue laïcité, la belle affaire ! Veux-tu savoir ? C’est une arme contre l’Islam. Laisse-moi donc me gausser ! C’est à ces gens-là que tu voudrais me faire obéir ? Et sont-ce leurs lois que tu envisages de respecter si obséquieusement ?

Là-bas, les premières lueurs de la ville préludent à la nuit. Sur l’un des plus hauts toits, un néon défectueux renonce à afficher l’intégralité d’une marque automobile japonaise, ne laissant voir qu’un OYO paraissant le mufle hideux de quelque monstre gigantesque.

Mustapha laisse échapper un murmure.

- Combien de fois l’avons-nous entendue, ta complainte, Ô Rachid. Ne comprends-tu pas que le déni de réel étouffe ta lucidité ? Je ne sache aucun peuple innocent devant l’histoire – et certainement pas celui dont tu te réclames et qui est pourtant aussi cher à ton cœur qu’au mien. 
(Rachid engage un mouvement d’humeur et s’apprête à lancer une réponse virulente, mais Mustapha l’arrête d’un geste bref).

Non, laisse-moi parler, à présent. Nous sommes français. Que tu le veuilles ou non : le choix de la nation s’impose à nous. Nous sommes allés à l’école ici, notre civilisation est celle de ce pays. Notre avenir est ici, pas dans une culture d’outre-mer qui dorénavant nous est étrangère, et dont tu enjolives innocemment les atours. Cela signifie – sacrebleu, mais cesse donc de vouloir m’interrompre !

- C’est que je te vois venir, compagnon d’infortune, tance avec humeur Rachid. Ne compte pas sur moi pour renier mon passé.

- Mais au nom de cet attachement irrationnel, fondé qui plus est sur des sentiments mythiques (proprement dignes du mythe : le sable chaud, les caravanes de dromadaires, les chèvres bises, voilà donc l’univers kitsch que tu t’es construit en guise de Paradis perdu ?), te voilà embrigadé à défendre l’invraisemblable – l’impossible accord d’une culture appliquée et d’une utopie. En un mot : France ou burqa, que choisiras-tu ?

- Tu ne vas quand même pas refaire le coup de la femme objet, s’insurge Rachid. La burqa n’est pas une négation de la femme, mais un fait culturel.

- Certes, mais l’un n’empêche pas l’autre, vois-tu, réagit Mustapha. La tradition française supporte mal cet accoutrement perçu, à juste titre me semble-t-il, comme une provocation.

- Mais c’est précisément le nœud du problème. La provocation est un moyen de tester la santé démocratique. C'est précisément là un enseignement de nos démêlés avec Charlie Hebdo. Peut-on choquer en démocratie ? Oui, par définition. Et comment peut-on le vérifier ? En choquant. Que je sache, les caricatures du Prophète aussi étaient une provocation, et parfaitement légale. Un poids, deux mesures ? T’insurges-tu contre les placards publicitaires offrant au regard public le corps de femmes nues ? Eh bien, garde ta pornographie, et je conserve mes traditions.

- Il ne s’agit pas que de cela, ne feins pas de l’ignorer, Rachid. Notre religion est malade de ses fous de Dieu. Ces fanatiques sont habiles à exploiter les faiblesses de l’occident démocratique, et toute démocratie est par définition vulnérable : comment peut-elle se défendre sans se renier ? Dans ce contexte les fondamentalistes ont la part belle, exploitant la moindre faille législative, se réclamant à cors et à cris des droits de l’homme pour promouvoir une idéologie qui précisément récuse ces mêmes droits.

Beaucoup des gens d’ici ne s’y trompent pas : les revendications faites au nom de la tradition et de la liberté sont bel et bien comprises comme des chevaux de Troie fondamentalistes. Pourquoi devrais-je supporter l’érection de nouvelles mosquées quand notre ville manque précisément de bibliothèques, d’hôpitaux, de salles de concert ? Quelle est la priorité : les croyances ou la connaissance ? Se scléroser dans une pratique superstitieuse ou se donner les moyens de surpasser sa condition ? Le choix est décidément clair. C’est pourquoi il me paraît sage de renoncer à nos traditions quand elles vont à l’encontre de celles de notre pays d’accueil.

- Bel exemple de soumission, vraiment. La liberté vaut pour tous ou elle ne vaut pas, dit Rachid.

- La liberté consiste justement à détruire les murs de sa prison identitaire, dit Mustapha.

- Excusez-moi, messieurs, dit Azzedine.

Azzedine, l’un des membres de la bande de jeunes, intervient en écartant les mains à la manière d'un homme politique disposé à présenter une concession à son adversaire.

- Eh bien, dit Azzedine, en vous écoutant parler j’ai le sentiment que vous négligez la notion de reconnaissance. N’est-ce pas le but ultime d’un être humain, avoir la possibilité de voir sa valeur intime reconnue par ses pairs ? L’imperfection de ce mécanisme ne porte-t-elle pas le fondement de tant de massacres dont l’histoire est parsemée ? Kundera, je crois, disait qu’il n’y a pas de plus grande satisfaction qui soit que d’être acclamé par le public d’un stade.

Or, cette reconnaissance est toujours suspecte dans une société féodale ou fondée sur la servitude. Qui reconnaîtra la valeur des maîtres ? Certainement pas les esclaves, dont l’opinion est évidemment prisonnière de leur condition. Et qui saurait, sans saper les fondements d’une telle société, apprécier les esclaves en tant qu’hommes à part entière ?

Quand j’étais jeune homme, je fus le témoin, là-bas au pays, d’une scène qui m’a marquée. Un type conduisait sa famille en voiture et, je ne sais pour quelle raison, a commencé à invectiver un autre automobiliste arrêté au feu rouge. Le ton s’est envenimé ; les deux hommes sont descendus avec l’envie manifeste d’en venir aux mains. Mais le père de famille n’avait pas remarqué que son interlocuteur était un policier en uniforme. Ce dernier a simplement donné une baffe magistrale au type désemparé, qui n’a même pas cherché à protester. Il a fait demi-tour, est remonté dans sa voiture d'où sa femme et ses gosses avaient tout vu et a repris le chemin. Je crois qu’il pleurait.

Voilà ce que je veux dire. Le féodalisme, la crainte, l’humiliation – ici du citoyen lambda devant la brutalité du pouvoir – sont des traits marquants de « nos » sociétés, fussent-elles gorgées de soleil et bercées par le pas brimbalant de méharis.

Seule une société démocratique, en revanche, est capable d’offrir la reconnaissance. Chaque individu n’a dès lors plus besoin de prouver par le fer et le sang sa fierté. L’énergie de son âme est consacrée à des tâches pacifiques.

- Oui, la satisfaction du thymos, dit Rachid après un long silence. Hegel, Kojève, Fukuyama. Faut-il donc voir en cette terre d’exil l’accomplissement de la fin de l’histoire ?

Au diable vauvert, le cratère de l’immense stade de football éructe des clameurs démoniaques à chaque action de jeu. Sous la lueur infernale de ses projecteurs, noyant pelouse et tribunes de milliards de watts, des grappes humaines vocifèrent à l'unisson à l’encontre d’une vingtaine de bipèdes obnubilés par l’erre du ballon. Bientôt des hardes ivres de démence déferleront par gerbes alentour, vomies par toutes les portes du stade. A l'accoutumée elles mugiront dans un bouquet de Kro des slogans revanchards, racistes et niais. Les revendeurs feront des affaires ce soir. Et si les circonstances s’y prêtent, une chasse à l’autre aura peut-être lieu.

- … et du dernier homme, pensa Mustapha.


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